À l’exemple de Ruth, “nous donnons la parole à Dieu”, affirme le pape François aux missionnaires de la miséricorde



Chers missionnaires de la miséricorde, bonjour et bienvenue !

Je voulais vous rencontrer à nouveau, car je vous ai confié le ministère qui me tient le plus à cœur : être un instrument efficace de la miséricorde de Dieu. Je vois que chaque année, le nombre de missionnaires de la miséricorde augmente : il y a d’autres problèmes, mais il augmente. Cela me réjouit, car cela signifie que votre présence dans les Églises particulières est considérée comme importante et qualifiante. Je remercie Mgr Rino Fisichella pour ses paroles et pour les informations qu’il m’a données sur votre engagement missionnaire. Et à vrai dire, il a été fidèle à l’inspiration de Dieu, parce que c’est son invention ; mais c’est lui qui m’a donné cette idée et m’a encouragé, parce qu’il a vu le besoin dans l’Église de votre présence, de votre volonté et de votre proximité pour pardonner : pardonner, sans passer par tant d’intermédiaires.

Comme je l’ai écrit dans la Constitution apostolique Praedicate evangelium, « L’évangélisation se réalise en particulier à travers l’annonce de la miséricorde divine, sous des formes et des expressions diverses. À cette fin, l’action spécifique des missionnaires de la miséricorde y contribue de manière particulière » (Art 59 § 2). J’ai voulu vous mettre là, dans la Constitution apostolique, parce que vous êtes un instrument privilégié dans l’Église, et que vous n’êtes pas un mouvement qui existe aujourd’hui et qui n’existera pas demain. Non, vous êtes dans la structure de l’Église. C’est pour cela que j’ai voulu vous mettre là. Je souhaite donc que vous puissiez croître encore plus, et c’est pourquoi j’adresse aux évêques mon souhait afin qu’ils puissent identifier des prêtres saints, miséricordieux, prêts à pardonner, pour devenir des missionnaires de la miséricorde à part entière.

Lors de notre première rencontre (le 9 février 2016), je me suis arrêté pour réfléchir avec vous sur la figure de Noé, et la couverture que ses fils lui ont mise pour le protéger de la honte de sa nudité. À cette occasion, je vous invitais à « couvrir le pécheur avec la couverture de la miséricorde, pour qu’il n’ait plus honte et qu’il puisse retrouver la joie de sa dignité filiale » (1). Lors de notre deuxième rencontre (le 10 avril 2018), à travers les paroles du prophète Isaïe, je vous demandais d’être un signe de consolation pour que tous ceux qui s’approchent de vous saisissent le juste sentiment que Dieu n’oublie jamais personne, ni n’abandonne personne au point d’avoir voulu tatouer sur sa main le nom de chaque créature (cf. Is 49, 16) (2).

Aujourd’hui, je voudrais vous présenter une autre figure biblique qui peut inspirer votre ministère. Il s’agit de Ruth, la femme moabite qui, bien que venant d’une terre étrangère, est entrée de plein droit dans l’histoire du salut. Le livre qui lui est consacré la présente comme l’arrière grand-mère de David (Ruth 4, 18-22), et l’Évangile de Matthieu la mentionne explicitement parmi les ancêtres de Jésus (cf. 1, 5). Ruth est une fille pauvre, et d’origine modeste ; elle devient veuve très jeune et qui plus est, elle vit dans un pays étranger qui la considère comme une intruse pas même digne de solidarité. Personne, dans la culture actuelle, ne pourrait comprendre pleinement sa condition. Ruth dépendait des autres pour tout : avant son mariage, elle dépendait de son père et après son mariage, de son mari ; en tant que veuve, elle devrait être protégée par ses enfants, mais elle n’en n’a pas ; elle est marginalisée dans le village où elle vit, parce qu’elle est moabite ; elle n’a pas de soutien et aucune défense. Bref, sa vie est parmi les pires que l’on puisse imaginer et elle semble ne pas avoir d’avenir.

Comme si tout cela ne suffisait pas, l’auteur sacré ajoute que la seule personne à laquelle Ruth est attachée est sa belle-mère Noémi. Mais même la condition de Noémi n’est pas des meilleures : elle est veuve, a perdu ses deux enfants et est trop vieille pour en avoir d’autres ; elle est donc destinée à mourir sans laisser de descendance. Noémi, qui avait émigré au pays de Moab, décide de retourner à Bethléem, son pays d’origine, et doit affronter un long et pénible voyage. Noémi estime que Dieu n’avait pas été bienveillant à son égard et l’affirme clairement : « La main de Yahvé s’est levée contre moi » (Rt 1, 13). Sa tristesse est telle qu’elle ne veut même plus qu’on l’appelle par son nom Noémi, qui signifie « ma gracieuse », mais Mara, qui signifie « amertume » (1, 20). Elle était vraiment abattue, abattue, cette femme.

Malgré tout cela, Ruth décide de lier sa vie à celle de sa belle-mère et lui dit avec conviction : « Ne me force pas à t’abandonner et à m’éloigner de toi, car où tu iras, j’irai ; où tu t’arrêteras, je m’arrêterai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai ; et là je serai enterrée. Que le Seigneur me traite ainsi, qu’il fasse pire encore – c’est une sorte de serment -, si ce n’est pas la mort seule qui nous sépare ! » (1, 16-17). Des paroles véritablement généreuses – en pensant à une belle-fille et une belle-mère dont les relations ne sont traditionnellement pas les meilleures ! – car l’avenir qui attend Ruth n’est certainement pas serein. Et cela la dépeint comme une femme généreuse qui aimait vraiment sa belle-mère.

Les deux femmes se mettent en route pour Bethléem, mais chaque jour, Ruth doit aller chercher de la nourriture pour vivre ; ses journées s’écoulent dans l’incertitude et la précarité. On se demande alors : Ruth a-t-elle eu raison de s’attacher à sa belle-mère ? Elle était encore jeune, elle aurait certainement trouvé un autre mari à Moab… Alors pourquoi cette décision irréfléchie ? Le livre sacré fournit déjà une première réponse, Ruth a fait confiance à Dieu et a agi en raison de la grande affection qui la liait à sa belle-mère âgée, qui autrement serait restée seule et abandonnée. Pensez qu’à cette époque, les veuves étaient laissées à l’abandon et que personne ne s’occupait d’elles, et que le Seigneur était le seul à les guérir… L’histoire de Ruth a une heureuse issue : alors qu’elle glane, elle rencontre Booz, un riche noble qui se montre bien disposé à son égard ; il reconnaît que sa générosité envers sa belle-mère lui confère une dignité telle qu’elle ne doit plus être considérée comme une étrangère, mais comme faisant partie intégrante du peuple d’Israël. La femme étrangère et pauvre, obligée de chercher la nourriture quotidienne, est récompensée pour sa fidélité et sa bonté par une abondance de dons. Les paroles du Magnificat, que Marie prononce, sont anticipées dans la vie de Ruth : « Il a élevé les humbles. (…) Il a comblé de biens les affamés » (Lc 1, 52-53).

Nous pouvons également en tirer une grande leçon pour nous. Ruth n’est pas la fille d’Abraham par le sang ; elle reste quoi qu’il en soit une Moabite et sera toujours appelée ainsi, mais sa fidélité et sa générosité lui permettent d’entrer de plein droit dans le peuple d’Israël. En effet, Dieu n’abandonne pas ceux qui se confient à lui, mais va à leur rencontre avec un amour qui récompense au-delà de tout désir. Ruth laisse transparaître les traits de la miséricorde quand elle ne laisse pas Noémi seule, mais qu’elle partage avec elle son avenir ; quand elle ne se contente pas de rester près d’elle, mais qu’elle partage avec elle la foi et l’expérience de faire partie d’un nouveau peuple ; quand elle est prête à surmonter tous les obstacles pour rester fidèle. Ce que nous obtenons est véritablement le visage de la miséricorde qui se manifeste à travers la compassion et le partage.

Cette figure de Ruth est une icône de la manière dont peuvent être surmontées les nombreuses formes d’exclusion et de marginalisation qui se cachent dans nos comportements. Si nous méditons sur les quatre chapitres qui composent ce bref livre, nous découvrons une richesse incroyable. Ces quelques pages font ressortir la confiance dans l’amour de Dieu qui s’adresse à tous. Plus encore, on y révèle que Dieu connaît la beauté intérieure des personnes, même si elles n’ont pas encore la foi du peuple élu ; il est attentif à leurs sentiments, en particulier à la fidélité, la loyauté, la générosité et l’espérance qui habite le cœur des personnes lorsqu’elles sont mises à l’épreuve. Dans sa simplicité, cette histoire révèle une surprenante richesse de sens. Être généreux se révèle être le choix juste et courageux qui ne doit jamais manquer dans notre existence sacerdotale.

Chers frères missionnaires de la miséricorde, dans le livre de Ruth, Dieu ne parle jamais, jamais, pas un mot. Il est mentionné à plusieurs reprises ; les personnages font souvent référence à lui, mais il demeure silencieux. Mais nous découvrons que Dieu communique précisément à travers Ruth. Chaque geste de sa bonté envers Noémi, qui se considère « amère à cause de Dieu », devient le signe tangible de la proximité et de la bonté du Seigneur. À travers cette figure, nous sommes nous aussi invités à saisir la présence de Dieu dans la vie des personnes. Le chemin parcouru est souvent ardu, difficile, parfois même plein de tristesse ; toutefois, Dieu s’engage sur ce chemin pour révéler son amour. C’est à nous, à travers notre ministère, de donner la parole à Dieu – c’est important : nous, missionnaires de la miséricorde, nous donnons la parole à Dieu – et de montrer le visage de sa miséricorde. Cela dépend de nous. Une personne qui rencontre l’un de vous doit changer, doit changer ses sentiments, ses pensées sur Dieu : « À présent, avec ce missionnaire, j’ai compris, j’ai senti qui est Dieu ». N’oublions jamais que Dieu n’agit pas dans la vie quotidienne des personnes à travers des actes fracassants, mais de manière silencieuse, discrète, simple, au point de se manifester à travers des personnes qui deviennent sacrement de sa présence. Et vous êtes un sacrement de la présence de Dieu.

Je vous prie d’éloigner de vous toute forme de jugement et de toujours mettre en avant la volonté de comprendre la personne en face de vous. Ne vous arrêtez jamais à un seul détail, mais regardez la totalité de sa vie. C’est une vie qui s’agenouille pour demander pardon ! Et qui suis-je, moi, pour ne pas pardonner ? « Mais c’est ce que dit le canon, donc je ne peux pas… ». Cela suffit. Tu as une femme ou un homme devant toi qui te demande le pardon, et tu as le pardon dans ta poche. Restera-t-il dans ta poche ? Ou ta générosité le donnera-t-elle ? « Mais nous devons être précis dans le pardon… ». Non, tu n’es pas apte à être un missionnaire de la miséricorde. Va dans un monastère chartreux pour prier pour tes péchés. Cela ne va pas. Dieu ne s’arrête pas aux apparences, et s’il devait juger sur les seules fautes, probablement personne ne serait sauvé ! Qui parmi nous n’en a pas ? Ce n’est pas ainsi que s’exprime la miséricorde. Elle sait regarder dans le cœur d’une personne, là où se cache le désir, la nostalgie de vouloir revenir au Père et à sa maison (cf. Lc 15, 18-20).

Voici donc mon exhortation pour vous : avoir toujours à portée de main la couverture de la miséricorde – pensez à Noé – pour envelopper de sa chaleur tous ceux qui s’approchent de vous pour être pardonnés ; offrir une consolation à ceux qui sont tristes et seuls ; être généreux comme Ruth, car ce n’est qu’ainsi que le Seigneur vous reconnaîtra comme ses fidèles ministres. « Mais, Père, vous savez que dans ce monde moderne, avec tant de choses étranges, tant de nouveaux péchés, on ne sait jamais, parce que je lui pardonne, mais peut-être que demain, il reviendra et demandera un autre pardon ». Et qu’est-ce qui t’étonne ? Pierre avait posé la même question au Seigneur, et la réponse fut : « soixante-dix fois sept ». Toujours. Toujours le pardon. Ne le renvoie pas à plus tard. « Non, je dois consulter le moraliste… ». Ne le renvoie pas à plus tard. Aujourd’hui. « Mais je ne sais pas s’il est convaincu ». Écoute, c’est une personne qui te demande pardon, qui es-tu pour lui demander si elle est convaincue ou non ? Tu le crois sur parole, et tu pardonnes. Pardonne toujours. S’il te plaît, pardonne toujours. Avec le pardon du Christ, on ne joue pas, on ne plaisante pas.

Et, avant de terminer, je voudrais – je l’ai déjà dit en d’autres occasions – rappeler un grand confesseur, ou plutôt deux, que j’ai rencontrés dans mon précédent diocèse. L’un d’eux était un sacramentin (prêtre de la congrégation du Saint-Sacrement, de droit pontifical, ndlr) , un homme de gouvernement, il a été provincial, mais il ne quittait jamais le confessionnal. Et il y avait la queue ! Il était vieux, il t’écoutait, et la seule chose qu’il disait était : « Bueno, bueno, bueno… » Dieu est bon, et au revoir. Il n’allait pas mettre son nez dans les circonstances. Et j’ai péché contre cet homme parce que, quand il est mort, je suis allé et j’ai vu le cercueil sans fleurs ; je suis allé chez le fleuriste, j’ai acheté des fleurs et je les lui ai apportées. Et pendant que j’arrangeais les fleurs, j’ai vu le chapelet… et j’ai volé la croix. Et je lui ai dit : « Donne-moi la moitié de ta miséricorde ». En pensant à Élisée : « Donne-moi la moitié de ta miséricorde ». Et je porte la croix ici, toujours, avec moi. Un homme bon. Un autre vit encore. L’autre jour, je l’ai appelé au téléphone parce que c’était son anniversaire, 95 ans. Il confesse toute la journée. Une immense file de personnes, garçons, filles, enfants, jeunes, prêtres, évêques, religieuses, tous, tout le peuple de Dieu. Et il confesse. Et un jour, il est venu me voir, à l’évêché, et il m’a dit : « Écoute, j’ai un peu de scrupules, parce que je pense que je pardonne trop ». Un capucin, un homme bon, celui-là ; l’autre était un sacramentin, et lui capucin. « Et que fais-tu quand tu pardonnes trop ? » – « Eh bien, je vais à la chapelle et je dis : “Seigneur, pardonne-moi, parce que j’ai trop pardonné”, mais aussitôt quelque chose à l’intérieur de moi me fait dire au Seigneur : “Mais attention, parce que c’est toi qui m’as donné le mauvais exemple, tu as trop pardonné” ». Pensez à ces deux exemples, et ne vous lassez pas de pardonner, car lui ne se lasse jamais de pardonner, jamais.

Je vous bénis tous et je vous accompagne dans la prière, afin que votre ministère soit fructueux. Et n’oubliez pas de prier pour moi. Merci !

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