Foot : la Ligue 1 est au bord du naufrage… la faute à qui ?


La cigale LFP avait chanté tout l’été, se gargarisant de ses droits télé dépassant le milliard d’euros. Mais se retrouva fort dépourvue quand la bise fut venue (et quand Mediapro fit défaut). Voici l’histoire d’une grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf depuis des décennies, sans y parvenir.

Ce fut “un jour béni” pour Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique lyonnais. “Un coup de maître” pour Noël Le Graët, le patron de la Fédération française de football (FFF)… Les superlatifs ont plu sur les dirigeants de la Ligue de football professionel (LFP) lorsqu’ils ont réussi à obtenir plus d’un milliard d’euros de droits télé – 1,153 milliard précisément – pour chaque saison de Ligue 1 sur la période 2020-2024, grâce au concours du groupe sino-espagnol Mediapro, qui avait à lui seul débourser 780 millions dans l’opération. C’était il y a plus de deux ans. Et ça paraît il y a un siècle.

Depuis, la pandémie de Covid-19 et le défaut de paiement de Mediapro sont passées par là. Le nouvel appel d’offres lancé en catastrophe par la LFP le 19 janvier ressemble aux canots de sauvetage du Titanic. Ce serait néammoins un peu facile de tout mettre sur le dos de ce nouveau diffuseur qui a fait long feu, car le football français n’a pas attendu 2018 pour multiplier les erreurs stratégiques. Petit retour en arrière.

C’est de la faute des droits télé

En 2018, donc, le foot français se voit l’égal de ses rivaux anglais ou allemands, avec la vente de droits télé XXL dépassant les neuf zéros. Une hausse de près de 60% par rapport au précédent contrat (726,5 millions) et une jolie multiplication par dix par rapport au tout premier accord, signé en 1984. Sans que le travail des décideurs du foot y soit pour grand-chose. “La valeur des droits télé n’est pas corrélée à la qualité du spectacle, souligne Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS. Cela dépend du nombre d’acteurs en concurrence pour obtenir ces droits, qui sont toujours vecteurs d’abonnements.”

Les plus fortes hausses (l’arrivée de TPS offre une multiplication des droits par cinq en 2001, celle de beIN Sports une augmentation de 25% en 2012…) ne traduisent aucunement une embellie des performances des clubs français en Coupe d’Europe, bien au contraire. Vous avez dit “facilité” ou “paresse” ? Les économistes ne pensent pas autre chose : “Il n’y a absolument pas eu de travail de valorisation du produit en tant que tel”, explique Antoine Feuillet, auteur d’une thèse sur les droits télé. Le Sénat mettait déjà en garde contre une “télé-dépendance”… en 2003. Et ce n’est pas en rebaptisant la L1 “Ligue des talents” que ça en fait une prophétie auto-réalisatrice.

C’est de la faute de la gestion des dirigeants de club

Un petit événement, passé inaperçu à l’époque, s’est également produit en 2018 : le dernier exercice comptable excédentaire bouclé par la Ligue 1. Pas de quoi rouler des mécaniques : 161 millions de marge dans un océan de saisons dans le rouge (un seul autre exercice positif depuis 2007, selon la DNCG, le gendarme financier du foot français). Depuis cette date, l’élite du foot français creuse son trou, entre salaires surdimensionnés – les joueurs captent plus des deux tiers des budgets des clubs – , rêves de grandeur et dure réalité de devoir vendre à tour de bras à l’étranger pour équilibrer les comptes chaque année : plus de 900 millions d’euros en 2017-2018, la dernière saison dans le vert, “seulement” 740 en 2018-19, d’où le déficit final. “Notre football s’est développé avec des déséquilibres structurels, une télé-dépendance, et une transfert-dépendance”, soupire Christophe Lepetit, économiste au Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges.

Pour résumer ça crûment, la L1 a pratiquement le train de vie de la Bundesliga, le championnat allemand, avec la stratégie sportive et commerciale du championnat portugais, pionnier dans le trading de joueurs. “Ce n’est pas vrai pour tous les clubs mais, désormais, le principal espoir des clubs moyens, c’est de faire une belle vente”, abonde Luc Arrondel.

C’est de la faute à un manque de vision (et d’argent) pour saisir les opportunités

En 2016, la France accueille l’Euro de foot et une dizaine de stades sont rénovés pour l’occasion. En dépit du succès populaire, malgré un contexte sécuritaire difficile, on peut parler d’occasion manquée. “On est passés à côté de quelque chose. Mis à part Lyon avec Jean-Michel Aulas, aucun club n’a essayé d’obtenir la propriété de son stade”, soupire Jean-Pascal Gayant, économiste spécialiste de la question des enceintes sportives. Encore une histoire de cigale et de fourmi, les cigales françaises n’ayant pas voulu (ou pas pu) mettre de côté pour financer les travaux avec leurs fonds propres. Résultat : les clubs se sont rués sur les partenariats public-privé qui servent surtout à grossir les caisses des entrepreneurs du BTP.

Le Groupama Stadium de Lyon, à Décines (photo prise le 7 janvier 2016). (PHILIPPE DESMAZES / AFP)

Par ailleurs, les pouvoirs publics n’ont pas toujours fait preuve de clairvoyance, à l’image du conseil départemental de la Loire, qui a insisté pour que le stade Geoffroy-Guichard rénové à Saint-Etienne compte 42 000 places – comme le numéro du département – obligeant le club à en condamner 7 000, faute d’affluence.

En matière d’organisation des compétitions, à la fin, c’est encore et toujours l’Allemagne qui gagne. L’accueil de la Coupe du monde 2006 s’est traduite par la construction de douze stades, qui ont permis aux clubs concernés de booster leurs revenus, augmenter leurs recettes, acheter de meilleurs joueurs et – comme par hasard – refaire leur retard en matière de droits télé tout en diversifiant leurs revenus. Un tiers de droits télé, un tiers de la billetterie, un tiers du sponsoring – pour faire simple – quand la France est dépendante à plus de 50% de la petite lucarne. La Coupe du monde 1998, en France, c’était déjà “un acte manqué”, pour Christophe Lepetit : “Tout ce qui s’est passé en matière de stade, c’est la construction d’un Stade de France à 500 millions d’euros, sans club résident pour l’occuper”. Caramba, encore raté.

C’est de la faute des impôts et des politiques

En 2009, le Parlement a supprimé la disposition fiscale du droit à l’image collective (DIC), qui permet de défiscaliser 30% des revenus. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour les footballeurs arrivant de l’étranger, ça veut dire beaucoup. A vrai dire, depuis les années 1980,  la France a un problème avec la fiscalité des footballeurs. Comme lorsque Laurent Fabius, alors ministre du Budget, avait retoqué un statut fiscal particulier pour les joueurs. Ou quand, beaucoup plus récemment, le retour du DIC a été stoppé par le Sénat. “Notre pays fait des efforts, mais moins fort et moins vite que ses voisins, soupire Charles Le Lez, fiscaliste. C’est comme si on participait à une course avec des boulets aux pieds.” En témoigne la “Loi Braillard”, qui rétablissait tout ou partie de ce DIC, votée en 2017, dont le décret d’application a été péniblement signé un an et demi plus tard, et dont les modalités ne sont toujours pas définies. “On considère que ce sont des cadeaux aux footballeurs, sans chercher à mesurer froidement combien ça coûte et combien ça rapporte, comme on l’a fait avec les aides fiscales pour les tournages de cinéma”, juge Charles Le Lez.

Pendant que la France tergiverse, nos voisins ne se gênent pas, eux. L’Espagne a adopté la loi dite “Beckham” au début des années 2000 pour attirer le “Spice Boy” au Real Madrid. L’Italie vient de faire de même avec le décret croissance, officieusement “loi Ronaldo”, qui a grandement facilité le transfert de la superstar portugaise à la Juventus Turin. Le grand quotidien espagnol El Pais s’en était étranglé en une : “Le championnat d’Italie devient un paradis fiscal”. Un mal dont on ne pourra pas accuser l’Hexagone de sitôt. Selon une étude du syndicat des clubs professionnels, Première Ligue, publiée en 2019, le SCO d’Angers, honnête pensionnaire de L1, paie treize fois plus de charges que le Real Madrid.

C’est de la faute de l’absence de tête pensante et de ligne directrice

En 2007, le président de la ligue, Frédéric Thiriez, présente un grand plan stratégique, “Footpro 2012”. Point d’orgue : une victoire d’un club français en Ligue des champions dans les cinq ans. Méthode : “Enclencher un cercle vertueux entre la puissance économique et la performance sportive”. “Ce plan, qui reposait sur l’idée du ruissellement des grands clubs vers les petits, n’a pas été une franche réussite”, constate froidement Antoine Feuillet.

Frédéric Thiriez, président de la Ligue de football professionnel de 2002 à 2016, le 12 octobre 2012 à Paris. (FRANCK FIFE / AFP)

Un échec qui a douché toute ambition de vision stratégique à la LFP hors des sacro-saints droits télé. Là où l’Angleterre et l’Allemagne se sont organisés en sociétés commerciales depuis vingt ou trente ans, le président de la LFP demeure inféodé aux clubs. “En 2017, quand je faisais ma thèse, on m’avait parlé de calquer ce modèle en France. Quatre ans plus tard, rien ne s’est passé, ce sont toujours les présidents de club qui mènent la danse. D’où l’impression que la Ligue est plus un agrégat de clubs qu’une société qui porte une vision stratégique à long terme.”

C’est de la faute de l’arrêt Bosman (et du niveau des clubs français en coupes d’Europe)

C’est au milieu des années 2000 qu’apparaît la notion de Big Five pour parler des cinq grands championnats européens (notamment dans le rapport annuel Money League du cabinet d’avocats Deloitte, qui fait toujours autorité). La France oscille entre la quatrième et la cinquième roue du carosse au début de la décennie, avant d’être définitivement collée en fond de classe avec le bonnet d’âne, au gré d’une succession de désillusions européennes. Et depuis, les dirigeants de clubs français cravachent pour conserver un statut qu’ils n’ont vraiment honoré que lors des années 1990. Une décennie marquée par les deux seules victoires françaises en coupes d’Europe (l’OM en 1993 et le PSG en 1996) et une kyrielle d’épopées. Mais une époque aussi, et surtout, marquée par l’arrêt Bosman, qui a entraîné une révolution dans le football et la saignée des clubs français.“On se considère à tort comme étant un membre du Big Five, insiste Christophe Lepetit. On maintient des salaires trop élevés par rapport à notre niveau réel.” Peut-être les agents ou les dirigeants de club ont-ils lu les nombreuses études corrélant la performance à la masse salariale. “On devrait mieux assumer d’être les premiers du reste de la meute, derrière le Big Four“, poursuit l’économiste.

C’est de la faute des industriels français qui boudent le foot

En 1989, le groupe Matra, géant de l’aéronautique et de l’armement appartenant à Jean-Luc Lagardère, jette l’éponge. L’aventure du Matra Racing, dans lequel le milliardaire a englouti 300 millions de francs en cinq ans, n’a jamais décollé, avec des résultats oscillant entre le passable et le franchement médiocre en D1 (l’ancienne L1). Un épiphénomène dans l’histoire du foot français, mais aussi le dernier exemple d’un industriel d’importance investissant dans le ballon rond, ce que n’a jamais cessé de faire le gratin industriel allemand, de Volskwagen (Wolfsburg) à Bayer (Leverkusen), en passant par le Bayern Munich (Allianz et Adidas).

L'industriel Jean-Luc Lagardère, PDG du groupe Matra, annonce la fin de l'aventure du club de foot du Matra Racing, lors d'une conférence de presse, à Paris, le 6 avril 1989. (ERIC BOUVET / GAMMA-RAPHO)

On ne peut pas dire que Peugeot, dernier des Mohicans avec Sochaux, ait vraiment investi dans son équipe, qui a fini par s’ancrer en Ligue 2, avant d’être bradée à un obscur groupe chinois. Difficile également d’affirmer que Danone a laissé un souvenir impérissable dans le foot français avec l’éphémère aventure du club d’Evian Thonon Gaillard. Quant à François Pinault, il n’investit dans le Stade Rennais qu’à titre personnel et, après des débuts ruineux, il s’est toujours refusé à faire des folies.

C’est de la faute de la France, mal fichue

En 1955, la Coupe d’Europe voit le jour, fruit de l’imagination fertile de journalistes de L’Equipe. A l’époque, les locomotives du foot français se nomment Reims et Nantes, rejoints quelques années plus tard par l’AS Saint-Etienne. “Pour un grand nombre de raisons qui sont difficiles à objectiver, le foot en France a d’abord été un football de villes moyennes, ce qui est très paradoxal pour un pays jacobin”, souligne Jean-Pascal Gayant. “On a une structure urbaine qui n’est pas favorable par rapport aux autres pays”, où les clubs majeurs sont situés dans de fortes zones de chalandise, renchérit Christophe Lepetit. En témoigne cette étude montrant que les stades allemands pouvaient compter sur 31 spectateurs potentiels par siège dans les stades, contre 20 à peine dans l’Hexagone, où seul le PSG fait exception. Ce qui explique en partie les taux de remplissage plus élevés, le plus fort soutien des industriels, les budgets sponsors et produits dérivés plus importants… et donc, quelque part, le retard français sur le terrain économique.

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