« Là, ce qu’on nous demande, c’est de faire du contrôle au faciès » : au commissariat, 6e partie


La confrontation

« Regardez à la télé ! Des policiers qui déconnent, il y en a partout ! » Alors que sa première audition touche à sa fin, Saïd Charfi met du temps à se calmer. Il répète que le policier qui l’a rattrapé dans sa fuite avait sorti son arme bien avant d’arriver à son contact, rue Leverrier. Son avocat s’étonne ensuite que la scène n’ait pas été filmée, alors qu’elle se passe aux abords du commissariat. L’audition achevée, son client est renvoyé en geôle, où on lui sert un déjeuner. Le repas avalé, Victor revient le chercher pour l’entendre une seconde fois. Au même étage, mais dans un autre bureau.

« Ça ne vous dérange pas qu’on fasse ça alors qu’il est entravé ? demande l’avocat.

– Ah non, pas du tout, répond l’enquêteur.

– Est-ce que vous pouvez le mentionner ? Et aussi écrire qu’il y a cinq fonctionnaires dans la pièce ?

– Tout à fait, maître. »

→ COULISSES. Pourquoi nous avons choisi de suivre des policiers pendant un an

Victor rédige le début du second PV. Son chef lui a demandé de ne pas traîner après la première audition de Saïd Charfi. Les geôles sont toujours remplies de la famille Lamri et des affrontements sont encore à craindre dans le quartier de la Petite Italie. Pour désencombrer les cellules, le major espère déférer le gardé à vue au palais de justice en début d’après-midi. « Je connais les magistrats, grommelle-t-il. Si on les appelle après 15 heures, ils vont nous dire : ”Gardez-le cette nuit.” »

Saïd Charfi a accepté d’être confronté à Yassine Bouzid, le policier de la BST qui l’a rattrapé dans sa fuite. Ce dernier est maintenant assis à la gauche de Victor, derrière un bureau perpendiculaire au sien, accompagné d’un collègue de son unité. Victor est secondé par un élève officier debout derrière lui. Un policier adjoint a été placé dans l’embrasure de la porte. « Je vais vous lire vos déclarations respectives pour voir si vous les maintenez… »

→ À LIRE. Deux policiers placés en garde à vue après le dérapage un contrôle à Stains

Victor commence par la déposition de Yassine. Face à lui, à côté de son avocat, Saïd a le regard dans le vide. Il écoute la version du policier : la voiture le ramenant de l’hôpital s’arrête devant le portail du Central. L’ouverture automatique de celui-ci est encore cassée. Yassine est dans l’habitacle, selon ses déclarations, lorsque la portière arrière s’ouvre. Le gardé à vue s’enfuit. Le policier se lance à sa poursuite et traverse la rue Pierre-de-Roubaix, la main sur le holster. L’arme, précise-t-il, est encore dans l’étui quand il rattrape Saïd, rue Leverrier. Il y a lutte. Échange de coups. Une détonation. « Je me suis immédiatement dit que je prenais une balle », témoigne Yassine dans sa déposition. Il ne sait pas dire qui a tiré, seulement que le détenu, démenotté, avait les mains sur son Sig Sauer. D’autres policiers arrivent. Yassine s’éloigne un peu, « pour souffler », étonné que son arme soit encore rangée. « Le coup n’aurait pas dû partir dans le holster. »

« Les violences policières, ça arrive. Mais là, c’est incohérent. »

Victor tourne encore une page de l’épais dossier. Dans sa déposition, Yassine ajoute qu’il n’est pas blessé à l’issue de la tentative d’évasion, « mais sous le choc ». C’est un homme de taille moyenne, sec mais costaud, les cheveux bruns et épais. Ses poils de barbe encore clairsemés lui donnent un visage aux traits presque enfantins. Le policier de la BST est père de famille et vient d’avoir 30 ans. Jusqu’à aujourd’hui, je l’avais toujours vu avec un sourire bienveillant.

L’enquêteur lit maintenant l’audition de Saïd : le réveil brutal, l’interpellation par le Raid, le tabassage à l’arrivée au commissariat… Avant la confrontation, Victor était descendu retrouver Marion, l’enquêtrice des violences conj. Il souhaitait récupérer les certificats des médecins qui ont examiné Saïd, fin janvier, pendant sa garde à vue. « Pas d’observation de coups au niveau du nez, avait relevé Victor. Pour moi, il nie l’évidence. Il a fait une grosse bêtise et il accuse les policiers. » Je n’étais pas dans la voiture qui l’a ramené de l’hôpital, mais j’ai suivi toutes ses premières auditions le jour de son interpellation. Personne n’a frappé Saïd au commissariat. En remontant les escaliers, l’enquêteur ajoutait : « Les violences policières, ça arrive. On en traite. Mais là, c’est incohérent. »

Dans le bureau, Yassine respire fort. Ses tennis battent la mesure à un rythme excessif. « Tu vois, c’est chiant, récriminait-il avant la confrontation. Tu fais bien ton travail et tu te retrouves là. Ta parole est mise en doute. »

Le récit de Saïd en arrive au moment où « un homme camouflé en blanc » le frappe à plusieurs reprises au visage. « C’était un gaucher », lit Victor. Yassine attrape un stylo de sa main droite et griffonne sur une feuille. Léger sourire. Sur sa chaise, Saïd grimace. Ses menottes le gênent. Il interrompt Victor, en désignant le policier de la BST du menton. « C’est lui qui était en combinaison blanche dans la voiture ! » Yassine le coupe, irrité :

« Par contre, s’il pouvait éviter de commenter…

– Tu as fait des choses que tu assumes pas ! », tonne Saïd, tourné vers lui.

Un geste discret de son avocat l’aide à retrouver son calme. À la fin de la confrontation, le défenseur demande à prendre la parole. Ses questions sont pour Yassine.

« Monsieur Bouzid, avez-vous reçu des consignes particulières avant le transfert ?

– On m’a dit qu’il avait la tuberculose, répond le policier. Nous n’avons trouvé qu’une seule blouse blanche. Que j’ai mise.

– Avez-vous été avisé qu’il était parvenu à se démenotter auparavant ?

– Non.

– Et vous trouvez cela normal qu’on ne vous le dise pas ?

– Je… »

L’avocat insiste. « La précaution n’aurait-elle pas commandé de fermer les portes arrière du véhicule ? Et votre arme n’est-elle pas dotée d’une sécurité ? »

→ À LIRE. Pour les avocats, la défense prime sur la vérité

L’élève officier qui se tient debout derrière Victor prend la parole. Les portières arrière, explique-t-il, ne sont jamais verrouillées pendant les transferts, « pour que la personne puisse sortir en cas d’accident ». Quant à la sécurité d’un Sig Sauer, elle ne bloque pas le tir. « Il suffit de presser très fort. »

Les contrôles au faciès

La voiture tourne, très vite, sur le boulevard qui vient de Belgique. Dans l’habitacle, la tension est palpable. Aucun des policiers de l’unité Crommelynck ne parle. Je suis assis à l’arrière, à côté de Yassine. Avant la première embardée, il a eu le temps de me glisser que le retour sur la voie publique n’a pas été facile, « au niveau psy ». Le policier de la BST ne pensait jamais à la mort avant le coup de feu. Maintenant, si.

« On se met là, au croisement ? » Yassine saute de la voiture et se poste le long du boulevard, à quelques mètres de ses collègues. Il a une herse à la main, au cas où quelqu’un refuse le contrôle.

« Monsieur, coupez le moteur ! Et sortez du véhicule, s’écrie Romain, le chef de bord. Est-ce que vous pouvez ouvrir l’arrière ? »

À l’avant du fourgon blanc, un homme d’une cinquantaine d’années est assis à côté de son épouse et de sa fille, toutes deux voilées. Cette dernière a le regard noir. Elle n’aperçoit pas Yassine, posté un peu loin. Ce qu’elle voit, ce sont des policiers blancs qui les contrôlent, elle et ses parents, sans expliquer pourquoi. Alors pendant que son père ouvre le fourgon (totalement vide), elle marmonne en arabe. L’air d’injurier. Sa mère lui intime l’ordre de se taire d’un coup de coude dans les côtes. les policiers les laissent repartir.

« Elle avait la haine, lâche Romain.

– Encore une qui nous aime pas, soupire un jeune collègue.

– Sur la file d’en face, y en a qui filmaient », ajoute Yassine. Il se tourne vers moi. « C’est chiant. On peut pas bosser. Le policier souffle. Comme si notre métier, c’était de les emmerder. » Il regarde par la fenêtre. « On est quand même en train de chercher une gamine ! »

→ À LIRE. « Dénonciation d’infraction imaginaire » : comment punit-on les déclarations mensongères à la police ?

Un peu plus tôt sur les ondes, l’opérateur radio, TN 59, annonçait qu’une petite fille d’une dizaine d’années venait d’être enlevée en Belgique, à dix kilomètres de la frontière. « À toutes les unités, la camionnette blanche se dirigerait vers Roubaix… » L’information de l’enlèvement était fondée sur un faux témoignage. Mais à ce moment-là, personne ne le savait.

« Comme t’es là, je vais quand même contrôler quelques Blancs. Mais je te préviens, c’est pas le plus efficace. »

Le 22 juillet 2021, six ONG, dont Amnesty International, ont saisi le Conseil d’État« pour dénoncer l’inaction du gouvernement français face au problème généralisé des contrôles d’identité au faciès en France ». L’action des policiers, que les agents n’expliquent presque jamais, il est vrai, est parfois incomprise… Mais cela reste un réel sujet.

Il est 21 heures au métro Eurotéléport, et Richard ronchonne : « Là, tu vois, ce qu’on nous demande, c’est de faire du contrôle au faciès. Comme t’es là, je vais quand même contrôler quelques Blancs… Sourire excédé. Mais je te préviens, c’est pas le plus efficace. » Le policier longe les Abribus en direction du haut des escaliers roulants avec deux collègues. Après un dîner copieux – un bel os à moelle rapporté de la maison dans un Tupperware –, l’équipage est parti « combattre le crime », comme l’a dit Richard à son chef d’unité en rigolant. C’est l’été, et la température commence tout juste à descendre. « Le temps parfait pour une bonne courette le ventre plein », plaisante Richard en montant dans la voiture. Il espérait plus sérieusement avoir l’occasion de patrouiller de nouveau autour d’un « appartement nourrice » qu’il pensait avoir repéré.

→ À LIRE. Racisme, un tabou de la police nationale ?

Mais c’était avant de recevoir l’appel de son chef… « Allô, oui ? OK… Une heure ? Bon… Fait chier. » Il raccroche. « Les gars ? Contrôle à Eurotéléport. » Le chef de Richard a lui-même reçu un appel du commandant responsable des unités de voie publique, lui-même informé par ses supérieurs, et ainsi de suite. La demande vient de la préfecture. En bout de chaîne, Richard résume : « Faut faire de l’étranger en situation irrégulière. Voilà. Pour les statistiques. »

Quelques semaines plus tard, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, se félicitera de l’augmentation des interpellations de migrants en situation irrégulière dans le Nord, précisant que 50 % de ceux qui partent de Calais ou de Dunkerque vers l’Angleterre entrent en France par la frontière belge.

Ce soir-là, Richard a embarqué un jeune d’une trentaine d’années au sweat à capuche gris foncé. Il avait des papiers d’identité algériens et un visa espagnol expiré. « J’ai des enfants ici, a-t-il plaidé. Les avocats m’avaient dit que c’était bon… » « Quand on parle des contrôles au faciès, les gens se demandent tout de suite si on est raciste. Mais personne ne s’interroge sur ce qu’on nous demande », dira plus tard un collègue de Richard.

→ COMPRENDRE. Contrôle au faciès : « L’action policière peut conduire à des discriminations »

Je repense à ce très grand policier de la brigade anti-criminalité, Guillaume. Un barbu à l’air faussement maussade. C’est surtout un policier étonnamment posé, réfléchi et mesuré. Sur le parking du Central, il se désole de l’affaire de harcèlement qu’une magistrate de Lille a fait remonter à ses supérieurs. Un adolescent l’a nommément désigné. Chaque jour, dit-il, Guillaume lui demande sa carte d’identité alors qu’il vient jouer au foot avec des amis. « Adam ? Viens par là. Il est où, ton ballon ? »

Guillaume vient de faire un crochet par la rue où se trouve toujours le jeune. Il est 11 heures. C’est le début de sa vacation.

« J’ai pas de ballon.

– Ah non, je vois ça. Alors, qu’est-ce que t’as été raconter à la magistrate ?

– Rien.

– Tu lui as dit que je te harcelais.

– …

– J’espère que t’as pas oublié de lui dire que tu fais le chouf sur le point de deal ? »

L’ironie c’est que les contrôles d’identité d’Adam sont demandés par le parquet. « Le parquet est schizophrène, s’agace un gradé. D’un côté, on a une magistrate qui nous dit qu’on harcèle un mineur. Mais de l’autre, on a des bailleurs qui parlent sans cesse d’occupation illicite des parties communes, des riverains qui appellent tous les jours la mairie ou le 17 pour se plaindre du trafic, et la proc qui nous dit : “OK, ce quartier, on le fait en 78-2.” »

« On peut imaginer que le coût social [des contrôles d’identité] est trop important. Dans ce cas, que les députés votent une loi les interdisant. »

Via l’article 78-2 du code de procédure pénale, le procureur de la République autorise les policiers à contrôler l’identité de toutes les personnes présentes dans une zone et à des heures données. « Autant te dire que les contrôles sont fortement encouragés », grince le gradé. Autour du point de deal où Adam passe ses journées, le 78-2 autorisait les contrôles entre 11 h 30 et midi à cette époque. C’est souvent l’heure à laquelle les dealers regroupent les clients pour des « ventes flash » (plusieurs d’un coup) de cocaïne et d’héroïne.

→ DOSSIER. Pêcheurs, soignants, serveurs… les nouvelles victimes de la cocaïne

« Ce que j’observe à mon niveau, c’est que les contrôles d’identité sont utiles aux enquêtes », m’a un jour dit le commissaire divisionnaire de Roubaix, sans étayer ses propos. Il n’existe aucun chiffre permettant de l’objectiver. « Mais on peut imaginer que le coût social et politique est trop important, poursuit le commissaire. Dans ce cas, que les députés votent une loi les interdisant. Nous l’appliquerons. C’est ce qu’ont fait les Anglais. » Au Royaume-Uni, le stop and search (interpeller et fouiller) a été soumis à des règles strictes de transparence pour éviter les discriminations : remise d’un récépissé, motivation du contrôle dans un PV, renseignement de l’origine ethnique de l’interpellé… « C’est intéressant de comparer les sensibilités, reprend le commissaire. Les Britanniques sont très attentifs au racisme (notamment depuis les émeutes de Brixton en 1981, NDLR), mais par contre en ce qui concerne les deux-roues, ça ne les dérange pas qu’une voiture de police percute un jeune en scooter… » Outre-Manche, on appelle cela un « choc tactique ». Et cela consiste à renverser un fuyard en deux-roues pour l’interpeller. Une méthode radicale pour lutter, notamment, contre les vols à l’arraché, fréquents à Londres.

→ VIDÉO. « Le travail de la police, ce n’est pas de faire baisser la délinquance »

Tous les noms des policiers comme des interpellés et placés en garde à vue ont été modifiés, ainsi que certains éléments de description.

.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *