Perrine Laffont : « Je ne suis pas encore arrivée au bout de mes capacités »



La Croix L’Hebdo : Moins d’un mois nous sépare des Jeux au moment de cette interview, que nous menons à distance, en visioconférence. Vous préférez réduire les contacts au maximum ?

Perrine Laffont : Je dois rester cloîtrée à la maison jusqu’à mon départ. Le Covid, c’est à la limite le plus stressant, parce qu’aujourd’hui en France on a l’impression qu’il suffit de mettre le nez dehors pour l’attraper. Même si je suis vaccinée, je me dis que je peux louper les Jeux à cause du virus. Rater une épreuve de Coupe du monde, ce n’est pas très grave, mais rater les Jeux, c’est autre chose. On se prépare depuis quatre ans… C’est un facteur de stress qui s’ajoute à celui de la compétition.

À quoi ont donc ressemblé ces derniers jours ?

P. L. : Je ne vois plus personne, hormis mes entraîneurs et mes coéquipiers. Je suis enfermée et je me fais livrer mes courses à domicile. (Rires.) Nous allons rester dans cette bulle jusqu’à la fin des Jeux, parce que ça « craint » trop.

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Après Sotchi à 15 ans (14e place) et la victoire à PyeongChang en 2018 à 19 ans, ce seront donc vos troisièmes Jeux. Que représente cette compétition pour vous ?

P. L. : Ça n’a rien à voir avec une victoire en Coupe du monde ! L’exposition est différente, le résultat est particulier, prestigieux. Et il faut être présent le jour J, tout le monde n’est pas capable de gérer cette pression. Bien sûr, j’aurai les mêmes juges et les mêmes adversaires que sur le circuit, mais l’incidence du résultat n’est pas du tout le même. La preuve, vous ne m’appelez pas avant chaque étape de Coupe du monde ! (Rires.)

C’est frustrant de n’être au centre de l’attention qu’une fois tous les quatre ans ?

P. L. : Ça ne me dérange pas. J’aime mon sport aussi parce que je ne passe pas plus de temps à répondre aux sollicitations qu’à m’entraîner. Je fais du ski parce que j’ai envie de skier, pas pour être invitée sur les plus gros plateaux télé de France.

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Vous êtes pourtant devenue le visage du ski de bosses en France…

P. L. : La médiatisation est allée avec les résultats. J’ai aussi travaillé avec un attaché de presse, parce que les résultats ne font pas tout. L’histoire que j’ai vécue était belle à raconter – de mon ascension express jusqu’à l’or olympique –, les gens y ont pris goût, ils ont accroché. Il y a matière à écrire, c’est chouette.

Vous participez à des Jeux dans un pays autoritaire, où la situation des droits de l’homme est désastreuse. Faut-il dissocier le contexte politique du sport ?

P. L. : Nous, nous faisons la part des choses. Je suis là pour mon sport, pas pour faire de la politique et prendre position sur ce qui se passe dans le pays. Même si je suis consciente de ce qui se joue…

L’autre particularité de la Chine, c’est que la compétition aura lieu sur de la neige artificielle…

P. L. : Vous voulez vraiment que je me fasse taper sur les doigts ! (Rires.) Ce que je peux vous dire, c’est que la neige artificielle change complètement nos repères. Le ressenti sous les skis est différent : la neige est plus abrasive, elle accroche beaucoup. Mais on s’adapte. J’ai déjà skié plusieurs fois en Chine, je connais l’environnement, mais pas encore la piste olympique.

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À regarder votre carrière, on pourrait croire que votre parcours a été sans accroc. Que la vie d’une surdouée du ski est sans embûche. Pourtant, le sport de haut niveau n’est pas un long fleuve tranquille. Dans une vidéo diffusée il y a trois mois, vous révéliez avoir traversé un sévère passage à vide, après PyeongChang…

P. L. : Ça ne s’est pas trop vu, parce que c’est vraiment sur les dernières courses de 2019, l’année post-JO, que cela a commencé. J’ai réussi à tenir le choc, mais dès que la saison s’est terminée, j’ai dit : « J’en peux plus. » Je devais prendre part aux championnats du monde universitaires, mais je n’y suis pas allée. C’est pendant la période creuse, en avril, que ça a été particulièrement dur. Je suis partie en vacances et au retour, j’avais envie de tout sauf de reprendre l’entraînement.

Que s’est-il passé ?

P. L. : Un trop-plein de tout… D’entraînements, de compétitions, de sollicitations… Je n’étais personne et après ma victoire aux JO, je suis devenue une personnalité publique, reconnue. J’ai encaissé pendant un an mais, au bout d’un moment, le corps et la tête ont dit stop. J’étais dégoûtée par mon quotidien. J’avais l’impression de ne jamais m’arrêter. Je partais en compétition à reculons, la boule au ventre. La vie sur les skis me pesait et, en dehors, je passais mon temps sur l’ordinateur à gérer des choses à droite à gauche. J’ai commencé ma carrière parce que je voulais skier et faire des beaux sauts. Sauf qu’à ce moment-là, je continuais parce qu’il y avait des sponsors, des gens derrière moi, de l’attente, et plus parce que je voulais m’améliorer. J’avais 20 ans, j’avais juste envie d’avoir une vie normale.

Comment avez-vous traversé cette période difficile ?

P. L. : J’en ai parlé à mon entourage et j’ai appelé ma préparatrice mentale, pour lui dire que je n’étais plus heureuse. J’ai commencé à creuser la question : au fond, qu’est-ce qui ne me plaisait plus ? Je me suis rendu compte que plus rien ne me motivait dans le ski. Je me suis demandé si je devais tout arrêter.

Ma préparatrice mentale m’a dit : « Tu te vois arrêter demain, finir ta carrière comme ça ? » Au fond de moi, ce n’est pas ce que je voulais. Alors nous avons décidé d’adapter mon quotidien. De revenir à l’essentiel, au plaisir que je ressentais à mes débuts. J’ai un peu allégé mes entraînements, et j’ai été déchargé des tâches que j’avais par ailleurs. Quand je n’en pouvais plus, j’arrêtais et je faisais autre chose. Un jour, une séance de roller était au programme, mais ça ne me disait rien, donc j’ai joué au tennis. Finalement, j’ai passé sept mois de l’année à me faire plaisir et le plaisir du ski est revenu petit à petit. L’hiver suivant, j’enregistre les meilleurs résultats de ma carrière !

Vous avez gardé cette période secrète quelques années. Pourquoi avoir finalement choisi d’en parler ?

P. L. : À travers les réseaux sociaux, on a l’impression de partager notre quotidien, mais il y a des choses qu’on ne dit pas. Je voulais montrer au public que tous les jours ne sont pas roses. En ce moment, on parle beaucoup plus de la dimension mentale chez les sportifs. Surtout depuis les Jeux olympiques de Tokyo, avec ce qui est arrivé à Simone Biles ou Naomi Osaka. Les sportifs prennent davantage la parole sur ce côté plus noir (Elle trace des guillemets avec ses doigts.) du sport, qui fait entièrement partie de notre performance.

Ce sont ces championnes qui vous ont inspirée ?

P. L. : Oui. Depuis toute petite, je m’inspire des grands champions. J’ai lu toutes les biographies d’athlètes, j’aime bien savoir par où ils sont passés pour m’en servir quand ça devient compliqué. J’avais, moi aussi, envie de dire que oui, ma carrière est très belle, mais que j’étais passée par des moments moins faciles où j’avais envie de tout arrêter. Ça rend la chose humaine, parce que les gens ont tendance à nous voir comme des super-héros. Et puis je me dis que cela pourra servir aux futures générations de sportifs…

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Vous êtes née en Ariège, dans une famille de skieurs. Vous avez débuté avec une tétine accrochée à la combinaison, à seulement 2 ans. Avoir baigné dans le ski dès l’enfance, ce n’était pas trop lourd ?

P. L. : Mon père a fait de la compétition de ski de bosses. C’était lui qui m’entraînait. Quand je rentrais le soir à la maison, je voulais avoir un papa, mais j’avais un entraîneur. Ma mère, elle, s’occupait de tous les départs en compétition. Toute ma famille était impliquée. Faire la part des choses entre le côté parental et le côté sportif a été compliqué pour eux… et dur à vivre pour moi. D’ailleurs, au début, je n’aimais pas trop que mes parents viennent me voir en compétition. Il a fallu un temps de transition et d’adaptation avant d’avoir un vrai entraîneur avec l’équipe de France, un préparateur physique, un préparateur de ski. J’étais très jeune, c’était un peu dur de couper le cordon. Maintenant que je suis un peu plus professionnelle (Nouveaux guillemets avec ses doigts.), j’ai des gens plus professionnels (Idem.) autour de moi.

Vous êtes restée dans les Pyrénées jusqu’à l’adolescence. Quel rapport entretenez-vous avec l’Ariège ?

P. L. : Ce sont les terres qui m’ont vue grandir, là où j’ai appris à skier et où j’ai évolué jusqu’à mes 15 ans. Tout mon ancrage est là-bas. Je suis attachée à cette région, à ma station de ski, les Monts-d’Olmes. C’est là que mes premiers rêves olympiques ont grandi. C’est mon histoire ! (Sourire.)

Sur les pistes des Monts-d’Olmes, vous rêviez déjà de devenir skieuse professionnelle ?

P. L. : Je crois que j’ai toujours voulu faire ça. J’étais tellement heureuse quand on partait dans ma station, qu’on passait le week-end à skier avec les copains. Quand je rentrais le soir, il faisait nuit. Je repartais le lendemain dès que la station ouvrait. Quand je retournais à l’école, je me disais : « Ma vie, en fait, elle est dehors ! » J’ai tout fait pour me retrouver le moins possible sur les bancs de l’école, et le plus possible sur des planches de ski.

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Vous imaginiez pouvoir vivre de votre passion ?

P. L. : Si on m’avait dit que j’aurais cette carrière, que tout serait arrivé si vite, je n’y aurais pas cru. Mais mes résultats ne sont pas tombés du ciel, je me suis entraînée fort, et c’est aussi grâce à toutes les personnes qui m’entourent.

Là encore, on peut parler de la face sombre du sport. Vous n’avez encore que 23 ans, et votre jeunesse est faite de sacrifices…

P. L. : Oui, il y a des moments difficiles. Je passe dix ou onze mois de l’année à m’entraîner et en compétition, durant lesquels je ne vois plus mes proches. Je dois me coucher à 21 h 30, me lever tôt le matin. Manger des féculents, de la viande et des légumes à tous les repas. Mais c’est pour la bonne cause, et j’essaie de trouver l’équilibre. Aujourd’hui, si je devais choisir entre une vie « normale » et ma vie actuelle, je choisirais sans hésiter la seconde, tout ce que j’ai pu vivre grâce au ski, les voyages, les rencontres…

Pouvez-vous parfois vous éloigner des pistes ?

P. L. : En principe, j’ai une pause au mois d’avril. Mais ça ne veut pas dire que je ne fais plus rien, il y a tout le travail post-compétition à réaliser. Je dois répondre aux sollicitations, travailler avec mes sponsors. C’est le côté business du ski et c’est important, parce que c’est grâce à mes sponsors que je peux vivre du ski. Ils font partie de ma réussite. La contrepartie, c’est que je dois me rendre disponible et leur donner de la visibilité sur mes réseaux sociaux et mes équipements. Heureusement, je peux me relâcher sur le plan physique et sur le plan nutritionnel ! Je mange ce que je veux, je me couche tard…

À quoi ressemblent vos journées en avril ?

P. L. : Quand je travaille, je dois me lever tôt le matin, par exemple pour faire des shootings photo avec les sponsors. Je passe la journée à me faire maquiller, à prendre la pose. « Souris plus, souris moins ! » (Elle mime.) Je réponds aussi aux demandes des médias, pour partager mon quotidien avec les gens. Je décris par exemple ce qu’est une journée cool pour moi : une bonne grasse matinée, du chocolat au petit-déjeuner, un film, un repas avec des copains en ville, un burger ou une gaufre, puis je passe l’après-midi à « chiller », à me détendre, à faire du wakesurf – une discipline nautique – ou les magasins. Puis un goûter avec une gaufre ou une glace… À cette période, je ne compte pas combien je mange de gaufres ! (Rires.)

Du wakesurf ? Même en off, la glisse n’est jamais loin…

P. L. : La glisse est ancrée en moi. J’ai besoin de cette sensation et d’être dans un environnement extérieur, en plein air. Ça fait partie de mon équilibre. Je n’ai pas grandi en ville, je ne sais pas rester enfermée dans un appartement…

Vous auriez pu choisir n’importe quel sport de glisse, pourquoi les bosses ?

P. L. : Le ski de bosses, c’est un peu deux disciplines en une. Les sauts rajoutent une dimension fun et artistique au ski. La préparation et l’entraînement sont aussi plus variés, il faut être bon dans les deux aspects. Quand je faisais du ski alpin, je trouvais ça chiant de passer mes journées à tourner autour d’un piquet. En bosses, tu fais un peu de ski, un peu de sauts, ça change, c’est freestyle !

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En mars dernier, vous avez remporté le dernier titre qui manquait à votre palmarès, les championnats du monde en individuel. Vous avez désormais tout gagné. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer ?

P. L. : Même si j’ai coché toutes les cases possibles sur mon palmarès, je ne me vois pas arrêter le ski maintenant. Je sais que je peux encore m’améliorer techniquement en ski et en sauts, et c’est ça l’important. Les résultats, ils sont là et c’est déjà pas mal, mais la base de ma motivation, c’est l’impression de n’être pas encore arrivée au bout de mes capacités. Je me vois progresser à l’entraînement. Et puis je n’ai pas encore fait le « run » parfait, celui que j’ai toujours voulu faire, en compétition. Alors je continue !

D’autant que ces dernières années, le niveau global des bosseuses a beaucoup augmenté, vous avez une vraie concurrence…

P. L. : C’est sûr que si je gagnais toutes mes courses, il y aurait de la lassitude. Là, il y a des filles qui sont aussi fortes que moi, on se « tire la bourre » sur toutes les courses. Une fois c’est l’une qui gagne, une fois c’est l’autre, c’est comme un jeu, finalement ! Et c’est ça qui rend le sport intéressant, aussi bien pour moi que pour le grand public.

Très spectaculaire, le ski de bosses semble en demander beaucoup à votre corps et à vos articulations. C’est le cas ?

P. L. : Oui, bien sûr, ça paraît impressionnant à la télé et c’est très exigeant physiquement. On a tout le temps des courbatures, les muscles qui tirent. Mais ce n’est pas plus difficile qu’un mathématicien qui passe ses journées à se fumer le cerveau sur des équations ! On est conscient que l’on risque de se blesser, de tomber, mais ça fait partie du sport. Et on est préparé pour ça, on sait comment prévenir la casse. Je suis tombée plein de fois, et je ne me suis jamais fait vraiment mal.

Vous menez des études de marketing en parallèle de votre quotidien de sportive. Vous commencez à songer à la suite ?

P. L. : En ce moment, ma priorité, c’est le ski. Je ne vais pas beaucoup à l’école. Mais oui, je pense un peu à la suite de ma carrière. Ça peut arriver vite ! Je suis très occupée, alors je ne sais pas vraiment ce que je voudrais faire ensuite, mais je ne me vois pas quitter le monde du sport. En tant que sportif de haut niveau, il n’y a aucune routine, nous sommes habitués à faire plein de choses différentes… Quand je vais arriver dans le monde du travail, je voudrais aussi varier les plaisirs.

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Perrine Laffont, en aparté :

♦ Ses dates :

1998 Naissance à Lavelanet (Ariège).

2013 Remporte son premier championnat de France de bosses.

2014 À 15 ans, elle participe aux Jeux olympiques de Sotchi, où elle arrive en finale mais finit à la 14e place.

2015 Elle est championne du monde junior en individuel et en bosses parallèles.

2016 À Tazawako, au Japon, elle remporte sa première étape de Coupe du monde. Au total, elle en compte 24.

2017 Victorieuse de ses premiers championnats du monde en parallèle (elle finit 2e de l’épreuve individuelle).

2018 Elle remporte le classement général de la Coupe du monde de bosses pour la première fois, puis rapporte la médaille d’or des Jeux olympiques de PyeongChang.

2019 À nouveau première au classement de la Coupe du monde de bosses, elle obtient également le « gros globe de cristal » qui récompense le premier athlète du classement général en ski acrobatique, toutes disciplines confondues.

2021 Elle gagne le dernier titre qui manque à son palmarès, les championnats du monde en individuel.

♦ Une chanson :

Super Bass, de Nicki Minaj

« Avant chaque course, pour me mettre dans ma bulle et ne pas trop entendre ce qui se dit autour, j’écoute de la musique. Je change souvent de chanson, mais dernièrement, c’était “Super Bass”. Même si parfois j’ai besoin d’être excitée, et donc j’écoute des morceaux qui bougent un peu plus, là j’avais plus besoin d’être posée, calme… Ça collait bien à mon état. »

♦ Un youtubeur :

Loïc Prigent

« J’adore les vlogs de Loïc Prigent ! C’est très mode, il décortique les défilés de la FashionWeek. Il est aussi allé voir comment était fabriquée la Palme d’or du Festival de Cannes. »

♦ Un péché mignon :

Le chocolat

« J’aime toutes les sortes de chocolat, le noir aux noisettes, à la fleur de sel… Je n’en prends pas avec moi sur les compétitions, je dois éviter d’en manger l’hiver, mais quand je suis rentrée des États-Unis (l’entretien a eu lieu juste après l’étape de Coupe du monde à Deer Valley, où elle a fait deux podiums, dont une victoire, NDLR), j’en ai mangé un peu. Du noir noir, bien bio. Ce n’est pas si mauvais, il y a du magnésium ! (Rires.) »

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