Pour notre santé, faut-il arrêter de s’informer ?



« Alors que vous étiez fidèles à plusieurs médias, avez-vous ressenti à un moment le besoin de couper le robinet de l’info ? »

Notre appel à témoignages, lancé en novembre dernier sur le réseau social Twitter et des canaux plus traditionnels, a vite suscité des réponses passionnées. L’étonnement de la part des « satisfaits » de leurs médias mais surtout la reconnaissance d’autres personnes, soulagées de pouvoir exprimer leur « mal-être » face au flot de l’info dont elles ne savent pas toujours que faire. Depuis vingt ans, la configuration des médias a profondément changé, avec une accélération du temps, la création des chaînes en continu ou l’irruption des plateformes (Facebook, Google, etc.) et ces évolutions ont elles-mêmes bouleversé le rapport des publics à l’information.

Après l’overdose, le sevrage

Dès 2005, Jean-Pierre et Monique, alors salariés dans les réseaux ferrés à Marseille, ont éprouvé le besoin de « basculer vers l’apaisement ». Ils se réveillaient avec France Inter, écoutaient France Info en voiture, ne rataient pas le journal de 20 heures. « Avec les retransmissions en direct des guerres en Afghanistan, en Irak, de l’attentat du 11-Septembre… j’ai senti un stress monter en moi, une saturation »,se souvient Jean-Pierre. À 71 ans aujourd’hui, ce retraité devenu mélomane ne regrette pas de se réveiller en musique, et parfois avec France Culture, dans son lumineux appartement avec vue sur la Bonne mère. Il lui arrive d’acheter de la presse écrite. Et il observe le décalage avec des amis qui « regardent en boucle CNews ou BFM », avec l’impression qu’ils attendent « le clash, l’avilissement, l’extraordinaire » et s’en rendent malheureux.

Les années 2018 et 2019, marquées par l’affaire Benalla, des événements climatiques extrêmes, le mouvement des gilets jaunes ou encore l’arrivée d’Éric Zemmour sur CNews, ont détourné de l’information plusieurs de nos témoins. Ugo, forcé d’utiliser sa voiture pour travailler, a éprouvé un sentiment de « trahison » de la part de médias et d’éditorialistes « privilégiés » imperméables aux « revendications initiales » des gilets jaunes. Boby, étudiant de 23 ans, a soudain été « beaucoup trop déprimé » par l’actualité tant elle dissonait avec ses idéaux. Cette même impression d’« impuissance » a conduit Marjorie, kinésithérapeute à Annecy, à arrêter télévision et radio. « Je n’arrivais plus à gérer ce trop-plein d’infos qui m’étaient souvent inutiles, me faisaient me sentir mal par rapport à ma conscience écologique, et me prenaient trop de temps personnellement »,témoigne cette maman de deux adolescents.

Le confinement du printemps 2020 a été un tournant pour Tiffany, 28 ans, consultante en communication en recherche d’emploi dans la région rennaise. « Comme beaucoup au début de la crise sanitaire, je me suis surinformée sur tous les canaux. Jusqu’à me sentir étouffée. Tout n’était que peur. Et je lisais des choses de plus en plus improbables sur Facebook et Twitter. Cela a joué sur ma santé mentale : mal au ventre, angoisse… » « Hypersensible de nature » et « en situation de handicap » après avoir contracté le Covid-19, la jeune mère de famille s’était alors promis de « boycotter la campagne électorale ». Oriane, 30 ans, professeure de lycée à Orléans, attend elle aussi que « les élections d’avril et juin 2022 soient passées » pour envisager de rouvrir les vannes de l’actualité. « Même lire la presse est devenu trop anxiogène pour moi, confie-t-elle. Les discours ultranationalistes, misogynes ou intolérants m’inquiètent profondément. Au lieu d’essayer de les réfuter, je les évite, car je me sens submergée, oppressée. »

Le mal du siècle ?

Plusieurs études anglo-saxonnes relèvent que les périodes de crise et de polarisation politique attisent une « news fatigue », « fatigue de l’actualité ». Au terme de la campagne du Brexit, 35 % des Britanniques déclaraient ne plus suivre l’information car « elle affectait leur humeur » ou parce qu’ils n’avaient pas confiance, selon l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme. Fin janvier 2021, l’American Psychological Association publiait un rapport alarmiste sur « l’impact sur la santé de l’ère Trump » et « le traumatisme » qui demeure, avec 68 % d’Américains stressés par l’élection et 66 % épuisés d’avoir suivi l’actualité tant politique que sanitaire en 2020. « Le fait que le moindre tweet de Donald Trump soit couvert dans les médias, la colère des uns et des autres, les mauvaises nouvelles, l’instabilité permanente… ont contribué à ce que nombre d’Américains se détournent des infos non pas nécessairement par désintérêt, mais pour se protéger », atteste Alexis Buisson, le correspondant de La Croix aux États-Unis.

« La fatigue de l’actualité sera-t-elle le prochain mal du siècle ? »,s’inquiètent aujourd’hui des spécialistes de la digitalisation des médias qui pointent un danger de repli : plus on se détourne de l’information, moins on prend le risque de faire évoluer ses croyances et plus on s’en tient à ses propres intuitions. Depuis 2019, l’expert scandinave Thomas Baekdal invite les médias à « prêter une attention particulière à la fatigue informationnelle et à l’évitement des nouvelles ». Lui-même a expérimenté une diète médiatique sur un mois. Dans un podcast (1), il décrit avoir éprouvé « la douleur » puis « la joie » de ne « plus être informé ». Pourtant, il a aussi constaté que les seules informations qui lui étaient parvenues par le filtre de ses proches étaient clivantes et superficielles. Et lorsqu’il s’est reconnecté au bout de quatre semaines, il a constaté que peu des informations qui lui avaient échappé se seraient montrées utiles…

Ce terrible constat révèle une « crise de l’information » par laquelle la France n’est pas épargnée, estime Benoît Raphaël, journaliste et cocréateur de l’application de veille médiatique Flint (2). Comme en témoigne cette année encore le Baromètre de confiance dans les médias Kantar Public Onepoint/La Croix, avec moins de la moitié des personnes interrogées qui accordent leur crédibilité à la radio et la presse écrite (49 %, chacun) suivi de la télévision (47 %) et, loin derrière, Internet (23 %). Dans un sondage sur le rapport des Français aux médias commandé par Flint à l’Ifop en juin 2021, neuf personnes sur dix ont le sentiment qu’il n’est « plus possible de débattre sans se battre » (91 %) et déplorent de « voir toujours passer les mêmes informations » (89 %), jugées « souvent inutiles » (à 82 %). Ils se sentent du coup « submergés » (à 73 %), et doutent (à 67 %) de leur véracité. Ils éprouvent donc à l’égard des médias et de l’information en général de la méfiance (à 55 %), de la colère (18 %) et du dégoût (17 %), bien plus que de l’intérêt (16 %) et de la curiosité (15 %).

« La surconsommation d’infos nous fatigue mentalement car elle fait beaucoup trop fonctionner notre cerveau, explique Benoît Raphaël. L’évitement de l’actualité est une conséquence de cette obésité puisque l’information n’est plus considérée comme nourrissante pour le cerveau et génère des phénomènes de biais cognitifs importants… »

Flint, en recourant à l’intelligence artificielle, a voulu quantifier l’information produite sur les supports numériques ces dix dernières années. Résultats : 30 % de l’information est considérée comme nutritive et durable (grandes enquêtes, reportages, entretiens…). Le reste se retrouve assimilé à des « déchets » : « copié-collé, plagiat, contenus produits par ou pour des robots, fake news ». « Nous sommes, toujours selon cet expert, dans une économie du bruit, du remplissage. Et, avec la hausse continue des infos, on risque d’arriver à une sorte de saturation collective qui va devenir un problème de santé mentale. »

La valeur nutritive de l’info

Comme la data disponible sur Internet double tous les dix-huit mois, et que les Français ne consacrent que 3 % de leur temps numérique à s’informer (étude de la Fondation Descartes en mars 2021), le problème dépasse celui de l’information. Et pose d’autant plus la question de sa valeur. D’où l’appel de Benoît Raphaël à adopter « une vision écologique de l’information ».

Plutôt que de surproduire pour alimenter en clics l’algorithme de Google ou de Facebook, l’expert suggère de « recycler » l’information à « valeur nutritive » : chaque média pourrait la « stocker » et l’« indexer » pour la republier, en la recontextualisant voire en l’actualisant, au moment venu. Il suggère aussi une production de l’information plus transversale et circulaire, associant chercheurs et acteurs de terrain, dans une perspective de « recherche de solutions ».

L’application Flint travaille actuellement – avec le laboratoire Mica (Médiations, informations, communication, arts) associé à l’école de journalisme de Bordeaux – à la création d’un « nutriscore de l’info », qui labellisera, « de façon scientifique, la valeur nutritive de l’information ». Un tel étiquetage vise à « mieux renseigner et responsabiliser le citoyen sur ce qu’il met dans son cerveau ». Une expérimentation sera lancée durant la campagne présidentielle.

Dans une approche différente, le professeur François Taddéi, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) de Paris, développe « un algorithme du connais-toi toi-même, et connais ce que tu ne connais pas » pour contrecarrer les plateformes qui « surstimulent les émotions négatives » et mène vers « des formes de radicalisation »,explique-t-il. « On a besoin de ce genre d’outils pour prendre du recul. Si les machines ne nous aident pas à affronter le flux qu’elles nous imposent par ailleurs, on va forcément perdre et finir malades ou avoir envie de vivre dans une bulle ou en ermite. »

Un label de qualité

« La prise de conscience par la population de nos biais cognitifs quand nous nous informons rend plus active la pression exercée sur les plateformes à l’échelle mondiale », renchérit Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, à l’origine d’« outils pour promouvoir la fiabilité de l’information ». Lancée en 2018, Journalism Trust Initiative vise à « redonner un avantage comparatif aux médias qui font du journalisme digne de ce nom » dans l’océan de l’information. L’un des objectifs de l’initiative, qui intéresse l’Europe et l’administration américaine, est que les algorithmes des plateformes identifient, distinguent et référencent mieux le journalisme de qualité. Un organisme de certification indépendant attribuerait ce label en se fondant sur des règles éthiques de la production de l’information.

En attendant la concrétisation de ces initiatives, la sémiologue Mariette Darrigrand, à qui nous avons soumis une vingtaine de témoignages anonymisés, veut rester optimiste. « Dans les métaphores employées, il y a bien l’idée de submersion face à l’actualité. Cette métaphore de la vague est à mettre en parallèle avec celle de l’immigration, de la pandémie. Il y a un lien entre le statut de réception et les thématiques de l’actualité. La vague, c’est ce que je ressens. Or, le flot médiatique me dit que tout paraît bouché, impossible. C’est une représentation de l’avenir négative, déplore-t-elle. Les médias doivent faire croire au récepteur qu’il est plus solide qu’il ne le pense, qu’il a la capacité d’arrêter ce flot, en créant des espaces plus calmes, pour réfléchir ensemble, de façon collaborative, aux points sur lesquels nous pouvons collectivement être solides. »

À travers leur « désir très actif » de couper le robinet de l’actualité, la sémiologue perçoit moins un manque de « confiance » ou d’« intérêt » qu’une interpellation : « Sommes-nous encore des citoyens éclairés au sens de l’esprit des Lumières ? Cela pose la question de la réception de l’information, de la condition du médiavore. Ce dernier est assailli d’infos, passif et constamment excité du fait du statut de l’actualité. Et cette contradiction est très difficile à vivre sur le plan des émotions. » Mais elle entrevoit une envie de « connexion ». Plusieurs contributeurs appellent de leurs vœux un journalisme plus participatif, plus constructif, qui soit « dans la recherche de solutions », « contribue à faire évoluer la société », « redonne du sens collectif à travers de grands récits engageants ».

À la lecture des témoignages, le sociologue Jean-Marie Charon estime lui aussi que cesjeûneurs d’infos réagissent « à l’offre existante » et à la façon dont ils la reçoivent en fonction de leur façon de s’informer. « Ils ont tous été de gros consommateurs d’information, jusqu’à n’en plus pouvoir. Parmi les manifestations de l’infobésité (3) figure le stress, qui devient insupportable et les conduit à se protéger. La plupart manifestent d’abord leur volonté de sortir du flux, de la dépendance à celui-ci. Il s’agit pour eux d’exercer une capacité de choix, en privilégiant l’analyse, le long, le lent, etc. Ils savent trouver celui-ci parce qu’ils sont éduqués et connaissent plutôt bien la diversité de l’offre des médias d’information : de Mediapart aux mooks en passant par France Culture, Arte ou La Croix. »

Ainsi, Catherine, 44 ans, consultante en crypto-monnaie, en « diète médiatique drastique » depuis une décennie, se présente comme une « consommatrice sélective » pour son « alimentation » et « encore plus » pour celle de son « cerveau ». « Je choisis en conscience de l’alimenter avec du beau et du positif, car cela participe à ma paix intérieure et me permet de garder un regard optimiste sur le monde », explique cette cadre supérieure, qui prend aujourd’hui « plaisir » à regarder des documentaires ou à lire la presse, notamment étrangère, le week-end. Les médias traditionnels, à travers leurs formats longs, n’ont pas dit leur dernier mot.

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