« Pourquoi pas tenter de changer les choses ? » : être jeune militant dans une France dépolitisée


Pour l’un comme pour l’autre, le déclic a été le premier confinement, entre mars et mai 2020. « J’étais rentré chez ma mère, dans le Finistère.Je me sentais inutile, j’ai eu envie de m’engager », raconte Franck Nicolas, 22 ans, étudiant à Sciences Po Bordeaux (Gironde). « C’est depuis le Covid que je m’intéresse à la politique, à ce que le gouvernement fait ou pas pour les jeunes», témoigne quant à elle Taylor Goalard, 19 ans, étudiante en deuxième année de droit. La symétrie entre leurs deux parcours de militants s’arrête là.

Taylor, qui découvre la fac à Bordeaux en 2020, dit avoir vécu une première année compliquée : « Je ne me suis pas sentie accompagnée. » Elle se passionne alors pour Christiane Taubira, dont elle « regarde les positions » sur Twitter et YouTube et lit les livres. Son préféré : L’Esclavage expliqué à ma fille (Points, 2016). Fille d’un père ouvrier et d’une mère femme de ménage, naturalisée il y a deux ans, la jeune femme admire l’ancienne ministre de la justice parce qu’elle est « une femme noire »,comme elle, « qui a fait de longues études » et ose s’exprimer.

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L’étudiante, qui ne s’est pas déplacée lors des dernières régionales et départementales – « je n’étais pas encore intéressée » –, envisage de glisser pour la première fois un bulletin dans l’urne le 10 avril, au premier tour de l’élection présidentielle. Avant de voter, elle aura donc collé des affiches, fait du porte-à-porte, distribué des tracts. « Passer à l’action n’a pas été facile, mais aujourd’hui le regard des autres je m’en contrefous », assure Taylor, qui n’a pas encore osé parler de son engagement à son père, qui vote Les Républicains.

Retour aux idées familiales

Franck, de son côté, n’a eu aucun mal à faire part de sa militance à sa mère, ancienne clerc d’huissier de justice, qui a quitté la région parisienne pour la Bretagne après le décès de son mari, « parce que le coût de la vie y est moins cher », explique Franck. Ses parents ont toujours adhéré au Front puis au Rassemblement national, sans jamais militer. Les idées politiques de leur fils, elles, n’ont pas toujours été stables. Pour son premier vote en 2017, aux législatives, Franck choisit Les Républicains. Aux européennes, il finit par voter Jordan Bardella, le candidat d’extrême droite, après avoir hésité avec EELV. « Les problématiques écolos, c’est presque l’intégralité des discussions que l’on a à Sciences Po », regrette-t-il.

Lors du premier confinement, à bonne distance de ce milieu étudiant qu’il juge sectaire et « coupé des classes populaires », le jeune homme opère un retour aux idées familiales. Une prise de conscience : « Avant, j’avais le sentiment de cacher ce que je pense. » Et une tentative de synthèse : « Le souverainisme, l’idée de revenir au local, est important pour l’écologie, pour lutter contre l’internationalisation des échanges, la production de gaz à effet de serre. »

En octobre 2020, quand il décide de s’engager, Franck se rend sur le site du Rassemblement national, à la recherche d’un contact. Après un coup de fil « d’une bonne heure » avec le délégué du parti dans le Finistère, il a été catapulté numéro 2 dans le canton de Pont-de-Buis-lès-Quimerch pour les départementales de juin 2021, qu’il perd sans avoir eu le temps de vraiment faire campagne, récoltant 12,28 % des suffrages au premier tour.

Une sorte d’apprentissage en accéléré

Franck est aujourd’hui en master 1 métiers du politique à Sciences Po Bordeaux et envisage de se présenter à nouveau. Le jeune homme assure « ne pas s’être engagé pour faire de la politique un métier », mais force est de constater que son entrée en militance ressemble à une sorte d’apprentissage, en accéléré. Ce profil de jeunes, souvent enthousiastes et très diplômés, qui prennent très vite des responsabilités importantes, se retrouve dans presque tous les partis.

C’est ce qu’a vécu Laurène Azoulay, 26 ans, en prenant sa carte à La France insoumise (LFI). La dernière fois que son père, employé à la RATP, est entré dans son appartement bordelais, il s’est étonné d’y trouver un grand drapeau du mouvement de Jean-Luc Mélenchon près du téléviseur. « Je suis dans un appartement de communiste », a dit à sa fille cet homme issu d’une famille juive pied-noir, dont le vote est passé, au fil des années, des socialistes aux Républicains. Il faut dire que l’entrée en militance de Laurène, qui a voté pour Benoît Hamon « et puis blanc » en 2017, a été pour le moins rapide. « LFI ? C’est le fruit d’une rencontre », explique la jeune femme.

En août 2021, un ami de son master de droit international la convainc de venir passer quelques journées « tous frais payés » près de Valence (Drôme), aux journées d’été de La France insoumise. « Ça a été un moment incroyable, l’occasion de rencontrer des économistes qui ont rédigé le programme de Jean-Luc Mélenchon. » De se rendre compte que les décisions politiques ne sont pas aussi éloignées d’elle qu’elle ne le pensait : « Jusque-là, je me disais : “La politique, je n’y ai pas ma place, je n’ai pas été à Sciences Po.” »

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À la sortie de l’été, Laurène devient collaboratrice du député de la 3e circonscription de la Gironde, Loïc Prud’homme. En octobre, elle reprend les rênes de l’animation des jeunes insoumis bordelais. La jeune femme, qui se dit aujourd’hui « un peu inquiète de devenir mère, d’avoir des enfants sur une planète aussi dégradée », envisage d’être candidate aux législatives. « Ils recherchent des femmes, et je me suis dit : pourquoi pas ? Pourquoi pas tenter de changer les choses ? »

« Trop longtemps que je restais en retrait »

Pour plusieurs primo-militants rencontrés à Bordeaux, l’engagement coïncide, comme chez Laurène, avec l’entrée dans la vie active. Maxime Auger, 24 ans, vient de décrocher son premier poste dans la fonction territoriale. « J’avais commencé un master de droit des affaires à Paris, mais je l’ai lâché pour faire du droit public, être au service des gens, de la planète… » Originaire d’un petit village de 900 habitants à côté de Bourges (Cher), élevé par une mère employée et peu politisée, Maxime a manifesté « pour la première fois de manière engagée » lors des marches pour le climat, à partir de 2018.

« Aujourd’hui dans mon travail, ce qui m’intéresse, c’est d’apporter des réponses aux oubliés du phénomène de métropolisation, ceux qui sont loin des centres, des transports…», explique le jeune cadre, qui espère une « convergence des luttes sociales et écologiques ». En 2021, il a choisi de rallier Génération-s, le mouvement de Benoît Hamon (soutien de Yannick Jadot), dont il est presque immédiatement devenu responsable des jeunes militants en Gironde.

Même parcours éclair pour Assia Arthus, 22 ans, entrée au Parti communiste à l’occasion d’un stage dans le cadre de son master de communication publique et politique. « J’avais d’abord passé un entretien pour travailler sur la campagne de Geneviève Darrieussecq (la ministre déléguée auprès de la ministre des armées est arrivée en 5e position au second tour des régionales en 2021, NDLR), mais j’avais peur de ne pas être en accord avec mes idées », explique cette fille de communiste, qui décrit son père comme son « repère militant ».

« Pourquoi pas tenter de changer les choses ? » : être jeune militant dans une France dépolitisée

C’est d’ailleurs lui, enseignant et syndicaliste Force ouvrière, qui lui décroche un entretien à la fédération communiste de Gironde. Assia travaille aujourd’hui auprès des dix élus PCF du conseil régional. Elle vient de prendre sa carte d’adhérente, mardi 8 février. « Une amie m’a dit : “Pour moi, ce serait comme me pacser”, mais je ne l’ai pas ressenti comme cela. Juste que c’était le moment. Cela faisait trop longtemps que je restais en retrait », explique cette militante féministe au sein du collectif Nous Toutes, également engagée durant ses études de droit à La Rochelle (Charente-Maritime) à la prison de Saint-Martin-de-Ré, où elle soutenait scolairement des détenus.

Des « discussions clivantes » avec les parents

Pour certains militants plus jeunes comme Antonin Meiss (La République en marche) ou Yohann Le Léannec (Les Républicains), tous les deux 19 ans et étudiants en première année à Sciences Po Bordeaux, l’engagement est d’abord le prolongement logique d’un choix d’études. Des sortes de travaux pratiques : « J’ai commencé à militer pour le projet municipal de la droite à Bordeaux (battue par les écologistes, NDLR), ce qui m’a donné envie d’aller à Sciences Po. Du coup, après 2020, je me suis naturellement embarqué dans la campagne présidentielle de Valérie Pécresse », raconte Yohann, qui évoque des « discussions clivantes » avec ses parents, beaucoup plus écologistes que lui.

« Je suis devenu président de l’association En Marche de Sciences Po », précise quant à lui Antonin, qui a lu à trois reprises Révolution, le court livre écrit en 2017 par Emmanuel Macron, qu’il admire pour son « engagement européen et sur l’éducation. Cela donne l’occasion de débattre avec des étudiants de droite comme de gauche, de défendre le bilan du gouvernement, notamment en direction des jeunes : le passe culture, les repas à 1 € dans les Crous (restaurants universitaires), la gratuité des protections périodiques…», énumère ce Grenoblois d’origine, fils de « l’un des premiers marcheurs ».

« Mon existence va être ennuyeuse si je ne fais rien pour la changer »

Ces profils Sciences Po, étonnants par leur nombre, n’impliquent pas que les primo-militants seraient moins sincères que leurs aînés. Ils sont encore nombreux à s’engager avant tout pour des idées, en particulier dans des formations où il est acquis que personne ne fera carrière. Esther Dufaure, 31 ans, a accepté d’être candidate aux législatives pour le Parti animaliste. « L’écoféminisme me parle, explique cette militante qui a travaillé dans le domaine des énergies renouvelables, mais je me suis dit : sur l’écologie, il y a des gens. Sur le féminisme aussi. Mais la cause animale n’est pas encore entrée dans le débat public. C’est là que j’ai eu envie de mettre mon énergie. »

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Jean-Baptiste (1), 24 ans, est étudiant en master pour être professeur d’histoire. Il s’est politisé grâce à son père, ingénieur informatique, et décroissant, « qui vote pour ce que j’appelle la gauche rose pâle ». Sa mère, immigrée chinoise, n’a jamais été très intéressée par les élections, « je crois qu’elle a voté pour Jacques Cheminade, une fois ». Lui a toujours été anarchiste et « très très très très écologiste ».

C’est en prenant du recul, lors de son année en Erasmus à Cuba, dans le cadre de son master de philosophie, qu’il a décidé de s’engager en politique, à Lutte ouvrière. « Je me suis rendu compte que mon existence va être ennuyeuse, et désagréable, si je ne fais rien pour la changer. Alors voilà, je me suis mis à militer. »

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Des militants indénombrables

Les chiffres du nombre d’adhérents dans les partis, souvent gonflés, sont impossibles à vérifier. Seule une très faible proportion de ces encartés ou « engagés » en ligne ont une activité militante.

Au centre et à gauche, La République en marche revendique plus de 400 000 adhérents. La France insoumise plus de 500 000. Dans ces formations, l’engagement se fait en ligne, en quelques clics et gratuitement. Les communistes annoncent 50 000 adhérents, les socialistes, 22 000, Europe Écologie-Les Verts plus de 10 000 ; Lutte ouvrière 8 000…

À droite, Les Républicains disent compter sur 150 000 adhérents à jour de leur cotisation. Lancé en décembre, le parti Reconquête ! d’Éric Zemmour aurait franchi le cap des 100 000 militants. Le Rassemblement national de Marine Le Pen en aurait 83 000.

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