Suture de plaie à la glu, arbalète, sac d’évacuation militaire et bœuf séché : huit indispensables qui font battre le cœur des apprentis survivalistes sur Internet



À l’heure des confinements et de la pandémie de Covid-19, les survivalistes inquiètent, et jusqu’au plus haut niveau de l’État : mercredi 24 février, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté Marlène Schiappa annonçait sur Twitter avoir confié à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) “une mission en lien avec les services de police et de gendarmerie sur les nouvelles tendances sectaires. Parmi ces dernières, la survivologie, caractérisée, selon la Miviludes, par la recherche d’une autonomie personnelle et familiale – voire une autarcie, par le droit à l’autodéfense et la théorie de l’effondrement de la civilisation“Des individus, alerte l’institution, politiquement ancrés très à droite, mais également de l’ultragauche, eu égard à la défiance omniprésente contre l’État et ses institutions.”

>> Lire notre enquête : Collapsologues et survivalistes : comment ils se préparent à l’effondrement du monde

Avec, dans l’actualité récente, le décès en août 2020 d’Ulysse Tâm Hà Duong, empoisonné après avoir consommé une plante toxique lors d’un stage survivaliste à Kervignac, dans le Morbihan, et la multiplication des forums et groupes de discussions sur Internet où adeptes et apprentis survivalistes, des hommes surtout mais aussi des femmes, s’échangent conseils et bonnes pratiques. Ils traduisent tantôt de la curiosité, tantôt du défi, souvent des craintes. À lire les commentaires, sept sujets récurrents émergent et font l’objet d’âpres discussions alors que se profile, selon eux, l’“Effondrement, selon leur propre terme, et le Chaos, causés par la chute du capitalisme ou une inéluctable guerre entre les nations, préliminaires d’une “Évacuation” :

Des armes pour chasser et se défendre

Point de salut sans bon outil si le chaos s’installait, plongeant les peuples dans la déroute et la survie. Le couteau à grande lame emporte l’essentiel des votes sur les groupes de discussion. “Garberg”, “Mora compagnon”, “Bahco Laplander” (“avec sa scie”), ou le nouveau CAC de l’armée (“Troisième itération du ‘couteau de Campagne’ conçu et fabriqué pour l’armée française”, vante un distributeur) : là, comme toute chose dans le monde, “cela dépend un peu de ce qu’on a envie”, fait remarquer un survivaliste sur Facebook. Chacun y propose son préféré : rustique, technique, tactique. On compte par ailleurs de nombreux adeptes d’arbalètes et d’arcs, légers et silencieux, pratiques pour la chasse ou pour tuer un ennemi embusqué, et économique. Et puis, la forêt offre de quoi fabriquer des flèches à volonté. Les armes à feu ont leurs adeptes, le calibre 22LR semblant un bon compromis, puisque facilement accessible à la vente.

Un sac d’évacuation pour fuir rapidement

Le BOB” (Bug out bag) est l’objet qui suscite le plus de passion et d’intérêt sur les forums. Chacun est invité à le composer en fonction de sa situation géographique et stratégique (grosso modo : si vous êtes en ville, à la montagne, près d’un ruisseau, au milieu des bêtes sauvages, et/ou si des milices menaçantes peuvent freiner votre progression vers votre BAD (Base Autonome Durable) autosuffisante en eau, nourriture et énergie). “Dois-je renoncer aux sacs couleur coyote pour des sacs noirs, privilégier donc la dissimulation en milieu urbain aux dépens des autres terrains ?, s’interroge ainsi Jérémy sur Facebook. Sachant que ma BAD est isolée et très campagnarde) Ou dois-je garder l’idée d’un sac couleur coyote, quitte à inclure un sur-sac de couleur noire, afin d’être facilement dissimulé dans un plus grand nombre de terrain ?”

Certains conseillent une couleur de camouflage jungle, de type camouflage militaire, pour passer inaperçu dans la forêt, quand d’autres recommandent de ne pas succomber à l’imaginaire séduisant des Opex (les opérations militaires à l’étranger) et de se contenter d’un sac à dos de couleur neutre, pour évoluer ni vu ni connu, presque en sifflotant, par exemple dans les rues saccagées d’une ville en déroute. Il doit permettre au moins une autonomie en vivres et en eau pour trois bons jours. On devrait pouvoir y trouver, outre de quoi boire et manger, les choses suivantes : une pile pour produire du feu, une pelle pour assommer un adversaire (et probablement pour creuser un trou), une aiguille à coudre (- une plaie -), des pastilles de purification d’eau (pratiques), un système portatif de purification/filtration (moins pratique mais plus durable), des préservatifs non lubrifiés (pour étanchéiser et rien d’autre, a priori, à ce stade), un contenant métal et un autre en plastique, une brosse à dents, du savon de Marseille, des cotons-tiges, un miroir en métal, une petite serviette, un coupe-ongles/lime, du talc, un nécessaire de couture.

On y trouvera, aussi, pêle-mêle : une lampe frontale à LEDs, un chargeur solaire portatif et ses accus, une boussole, des cartes (puisque Google Maps ne fonctionnera plus), une montre à aiguilles anti-magnétique, un compas d’écolier (pour la carte, pas pour dessiner des ronds), un crayon HB (celui de la liste des fournitures de la rentrée scolaire), un morceau de gomme (pour gommer), une paire de jumelles, une radio (en cas de catastrophe, la radio sera effectivement le dernier moyen de s’informer), des talkie-walkie, un poncho. Une tente, un duvet, une arme, un appareil respiratoire NBC (nous y reviendrons), de l’argent liquide et des bijoux en or, pour troquer, au cas où, dans un contexte où les cartes de paiement ne serviront plus à grand chose. Et une trousse de secours et des portions de survie, mais nous y reviendrons aussi.

De quoi faire du feu s’il pleut

Pas de survie durable sans feu, pour cuire et se réchauffer (et, dans une moindre mesure, se protéger des fauves). À cet égard, une pierre magnésium, ou un silex allume-feu, ou un briquet Zippo™ et une petite réserve d’essence pourront s’avérer d’un louable secours. La question du briquet à gaz, si petit et si joli, sous ses dehors innocent, ne semble pas tranchée : peu résistant lors des intempéries, “un briquet BIC peut néanmoins fournir du feu pendant des dizaines d’années si on ne fume pas”, fait remarquer un survivaliste sur son blog.

Une trousse de secours d’urgence

La perspective d’une blessure potentiellement létale en milieu hostile, comme une rue en guerre ou une forêt de repli, est un sujet sérieux dans la communauté des survivalistes, qui n’entendent pas se saisir de la question à la légère. On trouvera, parmi leurs préoccupations, la composition d’une trousse de survie, plus ou moins garnie. Outre les classiques pansements, gaze stérile, désinfectants et autres pinces à épiler, notons les propositions suivantes : un antidiarrhéique, un vermifuge, un kit de réhydratation pour les nourrissons, des épingles à nourrice, des ciseaux, un paquet de mouchoirs, un Aspivenin, un porte-lame scalpel et deux lames, une agrafeuse cutanée chirurgicale pour les grosses coupures et son corollaire en cas d’opération réussie, la désagrafeuse. “Ce n’est pas cher (15€ environ) et pas besoin d’ordonnance”, note ainsi un internaute.

Un autre suggère de ne pas se tourner vers les trousses fournies par les grandes enseignes de sport : “Tout est à jeter : les pansements et le sparadrap collent pas, le ciseau ne coupe pas non plus et le bandage est tout juste assez long pour se le mettre autour de la jambe. Pas suffisant, donc en cas de blessure à l’abdomen par balle de gros calibre. Ces listes sont assorties de conseils bienveillants sur la conduite à tenir pour réaliser sans risque un garrot, par exemple en cas de blessure par balle, ou pour soigner un début de septicémie. On ne sait jamais. Et puisqu’un survivaliste averti en vaut deux, il n’oubliera pas les pastilles iodées, en cas d’accident ou d’attaque nucléaire. En plus, cela ne prend guère de place.

Maîtriser les sutures de plaies à la colle forte

Cet item aurait pu s’intégrer dans le précédent, mais le sujet fait tellement objet à débat dans les forums qu’il nous a paru nécessaire de le distinguer.  Certains survivalistes pragmatiques évoquent leur expérience, réelle ou supposée, des zones de combat et revendiquent l’efficacité des colles cyanocrylate. Le lecteur la reconnaîtra sans peine : elle colle très fort aux doigts et sert à recoller de toutes petites choses. “Pratique pour stopper une hémorragie superficielle, assure un internaute. J’en garde toujours un tube dans mon paquetage : ça prend rien en place et au pire, ça peut servir à son usage courant.” Qui n’est pas de suturer les plaies, donc, a priori. [En cas de coupure grave, le lecteur doit immédiatement appeler les secours en composant le 112 ou le 15, et s’abstenir de suivre ces conseils hasardeux, qui n’engagent que ceux qui les prodiguent : appliquer une colle chimique sur une plaie est dangereux et une blessure grave doit faire l’objet d’un soin d’urgence par un médecin.]

Des portions de survie pour manger

Les supermarchés, au moment de la débâcle, seront fermés, l’économie à l’arrêt et l’ennemi partout (c’est au moins ce qui est craint dans les commentaires). Il s’agira donc de prévoir dans son BOB (son sac d’évacuation, donc, si vous suivez) des repas déshydratés, des barres énergétiques protéinées, des fruits secs, du lait en poudre, du sel, du sucre, du café/thé. Les plus prévoyants n’oublieront pas un kit de pêche, du fil à collet et des compléments vitaminiques en cachets. Le plus simple est encore d’acheter dès aujourd’hui des portions militaires, que l’on trouve facilement sur Internet. Les plus do it yourself trouveront sans doute un intérêt à préparer eux mêmes leurs rations, par exemple avec du bœuf séché, bien pratique pour se nourrir sans mettre le nez dehors, par exemple en cas d’attaque nucléaire. “La recette est simple, explique Xanders. Douze heures dans le sel, rinçage de la viande à l’eau claire et tu la mets dans un torchon avec des épices ou du poivre, puis quinze jours dans le bac à légumes du frigo.”

Des fiches pratiques pointues

Le survivalisme est une affaire sérieuse et donc particulièrement documentée. L’impétrant prévoyant peut s’auto-former et trouvera sans trop de difficulté sur Internet une doctrine riche et foisonnante, largement partagée dans la communauté, pour parfaire ses capacités d’autonomie en milieu hostile et peut-être survivre quand surviendra l’apocalypse. En vrac : L’art de la guerre, L’art de la résilience urbaine, Le Manuel de la vie sauvage, Psychologie du combat, Se protéger des dangers des émissions radioactives grâce à l’alimentation, Survivre à quarante sous zéro, Trouver son chemin, Manuel de guérilla urbaine, Le Secret du crochetage des serrures à goupille, Tir et instructions de tir. Mais aussi, de nombreuses fiches pratiques pour élever porcs, poules, insectes, canards, chèvres, vaches, abeilles et autres sources variées de protéines.

Un kit de protection chimique, bactériologique et nucléaire

On trouvera deux camps : d’un côté ceux qui se rangent du côté fataliste des raisonnables et suggèrent qu’en cas d’attaque NBC (nucléaire, bactériologique ou chimique, ou les trois en même temps), nous serons tous morts ou voués à mourir trop vite pour qu’il soit utile de perdre son temps à survivre. Et les autres qui, vaille que vaille, voient dans ces menaces un obstacle plutôt qu’une fatalité. “Si tu as des particules radioactives dans l’air, il faut un masque avec un filtre Drager aux normes maximum”, recommande pour sa part Nicolas sur le groupe Survivaliste de France. Dans une louable démarche d’anticipation, un kit semble s’imposer. On y trouvera : des masques à gaz à cartouche, qui doivent “de préférence recouvrir l’ensemble du visage”, un appareil respiratoire ARI (pour Appareil Respiratoire Isolé : une réserve d’air recyclable, en somme, pour évoluer tranquillement dans une atmosphère viciée de gaz mortels). Et un équipement de protection : combinaison, gants, bottes, pour isoler totalement le corps de l’extérieur.

Les survivalistes sont, et on le constate en lisant leurs échanges, une communauté à tout le moins hétérogène. Outre les tenants de la théorie du complot, de nombreux fanamilis” amoureux de la chose militaire, se revendiquant parfois des droites extrêmes, on trouve, en nombre, des adultes nostalgiques d’une forme de scoutisme à la dure pour adultes, des randonneurs-ingénieurs malicieux, des aventuriers en herbe frustrés de leur quotidien urbain, ou des écologistes inquiets. Ils n’ont en commun que de tous invoquer l’Effondrement, ce moment où l’économie capitaliste toussera tellement fort que chacun devra compter sur soi pour survivre, dans la paix mais sans infrastructures, ou dans la guerre parce que le chaos se sera installé. Parfois comme un fantasme, parfois comme un totem de jeu, parfois, chez certains, comme une certitude tragique, qu’ils redoutent mais qui, pensent-ils, adviendra.

Notons que pour l’instant, la plupart de ceux qui ont fait fleurir les débats relatifs à notre propos sont derrière leurs écrans. À défaut d’évacuation et d’effondrement, vous croiserez les autres en forêt, avec pique-nique et enfants, probablement sans arbalète. Sans doute trouveront-ils cet article réducteur. Sans doute auront-ils raison.

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