Synode sur la synodalité : de France, de Côte d’Ivoire ou du Brésil, l’Église s’élance vers Rome 2023



« Pour une Église synodale. » Tel est le thème du synode qui s’est solennellement ouvert, samedi 9 octobre au Vatican, et qui doit s’engager ce dimanche 17 octobre dans sa première phase diocésaine, jusqu’en avril 2022. Son objectif : inclure le plus largement possible les fidèles dans une réflexion de fond sur les structures de l’Église catholique. Au vu des courts délais impartis, l’entrée dans cette démarche, préfigurée par un questionnaire préparatoire envoyé début septembre par le Vatican, demeure souvent balbutiante. Pour accompagner ce processus, La Croix a choisi de suivre, chaque mois jusqu’en février, trois lieux dans leur mobilisation : à Abidjan (Côte d’Ivoire), au sein de la paroisse Saint-Pierre d’Yvetot (Seine-Maritime), et dans les rangs d’une communauté de base de la périphérie de São Paulo (Brésil). Aujourd’hui, les premiers pas dans la démarche.

À Abidjan, de timides prémices

« Qu’est-ce qu’un synode et comment sommes-nous censés y participer ? » Aux questions de La Croix, presque tous les interlocuteurs, à Abidjan, répondent par des questions ou des aveux d’une information mal comprise : « L’annonce de l’ouverture du synode a été faite en paroisse mais j’ignore ce que c’est. »

En Côte d’Ivoire, les vastes consultations souhaitées par le Saint-Siège dans le cadre du XVIe Synode des évêques commencent, en effet, assez timidement. Dans ce contexte, le rôle de Marie-Laure Abotcha-Boni, membre de la commission communication de l’équipe nationale de contact chargée de piloter les travaux du synode est primordial. Pour cette laïque ivoirienne, le premier défi, pour ce Synode, demeure l’information. Il s’agira notamment de « faire en sorte que les chrétiens sachent ce qu’est un synode, qu’ils aient accès aux questionnaires qui seront adaptés par la commission théologique aux réalités locales pour que personne ne soit laissé en marge ».

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L’équipe nationale de contact du Synode en Côte d’Ivoire est formée de13 membres dont 4 laïcs. Elle a été mise en place début octobre. Elle, devrait, dans les prochains jours, se décliner en structures diocésaines. Celles-ci seront, par la suite, chargées de définir l’organisation concrète des consultations au niveau des paroisses, communautés ecclésiales de base (CEB) et associations catholiques.

Outiller les catholiques

Marie-Laure Abotcha-Boni est aussi membre fondatrice de la communauté Mère de Divin Amour, la première communauté nouvelle ivoirienne. Elle a également fondé Theos, une association de fidèles qui réunit, depuis trois ans, des dizaines de catholiques dont le but « est de consolider la foi des fidèles et de leur donner des repères solides pour qu’ils agissent en cohérence avec leur foi ». Pendant toute la phase locale du Synode, La Croix suivra cette association dans sa participation aux différentes activités.

Pour l’heure, au niveau de Theos, on se familiarise avec les documents du Synode. « Il est vrai que nous venons juste d’être informés du Synode, confie Marie-Laure. Mais j’estime que cette démarche est inspirée par le Seigneur car avec l’évolution du monde, les chrétiens sont plus ou moins désorientés et ont besoin de repères. Ils veulent aussi que leurs préoccupations puissent être prises en compte pour savoir comment marcher ensemble. »

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Pour ce faire, il convient d’outiller les membres de l’association pour qu’ils comprennent mieux le concept, de prime abord abstrait de « synodalité » et de mettre en lumière les enjeux visés par le processus d’« écoute » de tous les catholiques lancé par Rome. En outre, en plus de répondre aux questionnaires, Marie-Laure et les membres de son association comptent être des relais de l’équipe nationale du Synode afin que l’information et les questionnaires soient accessibles aux « sans-voix ».

À Yvetot, « le calendrier est serré, mais nous allons nous organiser ! »

Ce soir-là, la discussion est animée au « Chant des oiseaux », le surnom de la chaleureuse maison des Cabot, dans une rue éponyme à l’ourlet nord de la commune d’Yvetot (Seine-Maritime). Composée là de deux prêtres, deux diacres et six laïcs de tous âges, la nouvelle équipe pastorale de la paroisse Saint-Pierre s’y retrouve, mercredi 13 octobre, pour sa seconde réunion depuis la rentrée.

Avec, à l’ordre du jour, un programme chargé : l’accueil des nouveaux paroissiens, les rentrées des mouvements, et même – brièvement – les horaires de la messe de Noël… Les sujets s’égrènent dans une atmosphère joviale, tandis que Grégoire Cabot, médecin de 29 ans et maître du chronomètre, coche sur une tablette les entrées abordées. Soudain, le ton s’alourdit. « Il reste deux points à évoquer », annonce le père Benoît Bréant, le curé de Saint-Pierre d’Yvetot. « D’abord, la publication récente du rapport de la Ciase sur les abus dans l’Église. Que lui donnons-nous comme suite ? » interroge-t-il, ouvrant quelques secondes de silence.

« Les chiffres [330 000 victimes estimées en 70 ans, NDLR] sont vertigineux », souffle le diacre Alain Lefebvre, « comment accueillir la parole des victimes dans notre paroisse ? Nous savons qu’il y a eu au moins un cas, à la fin des années 1980… ». Tour à tour, les participants réaffirment la nécessité d’approfondir – « peut-être via une formation ? » – le sens de l’écoute.

À l’aune de cette douloureuse actualité française, la transition s’opère naturellement vers l’ultime sujet du jour : la préparation, au sein de la paroisse d’Yvetot, du synode sur la synodalité. « Au vu des délais – très courts ! – pour l’organiser, le diocèse de Rouen a décidé que l’Assemblée synodale serait constituée par le conseil diocésain en pastorale, représentant de manière très diverse 120 personnes : mouvements, prêtres, laïcs, religieuses etc.… », expliquait en amont le père Bréant.

Ordre de bataille

Concrètement, expose-t-il encore au« Chant des oiseaux », chaque membre y siégeant devra donc se mettre, entre octobre et décembre, « à l’écoute du peuple du Dieu, et faire remonter au diocèse les propositions qui lui seront faites ». Lui-même aussi membre de la petite équipe paroissiale, Jean-Marc Létondot sera ainsi chargé de représenter Yvetot. Dès dimanche 17 octobre, il devra choisir deux thématiques de travail, parmi les dix évoquées dans le document préparatoire envoyé, début septembre, par le Vatican.

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« Avez-vous eu tous le temps de le lire ? », s’enquiert encore le père Bréant. « Un petit peu », lâche timidement l’assemblée. Damien Masset prend alors l’initiative de relire les intitulés du document : « les compagnons de voyage », « écouter », « célébrer… » avant de s’arrêter, goguenard, sur la dernière entrée, « se former à la synodalité » : « Franchement, si on pouvait choisir autre chose que celle-ci… »

« La thématique de l’interreligieux n’est pas la réalité première d’Yvetot », écarte rapidement l’équipe. « Le pôle “célébrer”, notamment, m’intéresse, c’est une question qui travaille nos paroissiens », renchérit Guillaume Houdan, diacre et membre de l’équipe nationale constituée sous la responsabilité de Mgr Alexandre Joly, évêque auxiliaire de Rennes, pour accompagner le chemin synodal en France.

Toucher le plus de paroissiens possible

L’heure tourne, et il faut avancer : car reste encore à aborder l’épineuse question du calendrier. Comment organiser la suite, en touchant un spectre de paroissiens le plus large possible, et dans un délai aussi court ? « Et si l’on répondait par écrit ? », propose Anne-Sophie Cabot, pharmacienne de 30 ans. « Le problème, c’est que si chacun apporte sa pierre, ce n’est pas une démarche synodale de confrontation des idées… », se voit-elle rétorquer.

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L’ordre de bataille est finalement donné : à la Toussaint, seront distribués à la paroisse deux documents de réflexions sur les thèmes choisis, invitant à participer, le 21 novembre à 9 h 30 à la chapelle de Saint-Pierre d’Yvetot, à une réunion dédiée.

D’ici là, ceux qui ne pourront y assister peuvent se réunir – « au moins par trois » – pour faire remonter leurs idées. La soirée peut ainsi s’achever. Mais signe que la nuit a continué à travailler les esprits, le père Bréant se fend le lendemain aux aurores d’un SMS singulier : « Si ce n’est pas trop abuser, je serais intéressé par votre avis sur la conduite de la soirée… Était-elle synodale ? »

Dans la périphérie de São Paulo, faire entendre les plus vulnérables

Le processus d’écoute qui commence est pour les fidèles de l’Église Saint-Paul-Apôtre une bonne nouvelle. Ici, comme dans la plupart des quartiers périphériques de São Paulo, au Brésil, où se concentrent les communautés ecclésiales de bases (CEB), la crise économique, la faim, le chômage ne laissent aucun répit aux habitants.

Quand le pape François évoque « les plus vulnérables et les marginalisés » dans le « vade-mecum » du Synode sur la synodalité, c’est à eux que l’on pense. Malgré tout, l’énergie est bel et bien au rendez-vous, pour ces débats, comme pour toutes les luttes sociales quotidiennes, et fait de cette communauté de base de la vaste région épiscopale de Belém un groupe pertinent à accompagner durant les prochains mois. À 20 kilomètres du centre-ville, São Matheus abriterait près de 400 000 habitants. Un quartier aussi grand qu’une ville. Et pourtant, le transport public est des plus précaires.

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Alors que les habitants des quartiers populaires sont les plus touchés par la pandémie, une partie de la vie, notamment spirituelle, tient grâce au monde digital. Jeudi dernier, une dizaine de laïcs a entamé sa réflexion sur les modalités de participation au Synode. Ces hommes et femmes, tous liés aux mouvements sociaux, très actifs dans les périphéries, se sont retrouvés… en ligne. Grâce à cette première réunion, ils ont pu découvrir ensemble les documents de travail du synode et échanger sur les défis de leurs régions épiscopales pourtant éloignées de plusieurs dizaines de kilomètres les unes des autres, de São Matheus, à l’Est, à Brasilândia à l’extrême Sud ou Ipiranga, dans le Sud-Est.

ADN politique

«Le conseil de São Matheus, notre quartier, ne sait pas encore quand et comment vont avoir lieu les réunions », explique Lis Maria Da Silva, du conseil de Saint-Paul-Apôtre. Elle a participé à la réunion en ligne, et confirme que l’envie de contribuer aux débats durant plusieurs mois est forte. Personne ne sait si notre communauté pourra se retrouver dans la même salle. « Il va falloir attendre », répète-t-elle.

Dans la grande périphérie comme dans les zones rurales, les communautés ecclésiales de bases ont conservé leur ADN politique et leur attachement à la théologie de la libération. Alors que le Brésil traversait une longue dictature militaire (1964-1985), ces communautés se structurent autour de l’appartenance territoriale et deviennent l’un des uniques lieux de résistance.

Faire partie de São Matheus, et de la paroisse Saint-Paul-Apôtre, c’est une identité à part entière au sein de l’immensité d’une mégapole comme São Paulo qui compte au moins 12 millions d’âmes. « Sachez qu’aujourd’hui, on les appelle simplement communautés », précise le père Tarcisio, de la paroisse Notre-Dame de la Délivrance, engagé lui aussi dans le processus synodal.

À ses yeux, plus que jamais, dans le Brésil de Jair Bolsonaro, où au moins 600 000 personnes sont mortes du Covid, l’Église ne peut se concevoir éloignée des luttes sociales, et les périphéries, ces régions dynamiques mais marginalisées, sont au cœur de ces problématiques. D’autant que depuis une dizaine d’années, les Églises évangéliques, surtout dans les périphéries, ont creusé leur place et trouvé leur public.

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Les grandes dates du synode

Samedi 9 et dimanche 10 octobre. Ouverture officielle, à Rome, du Synode sur la synodalité, autour de sessions de travail en assemblée plénière, de travaux en groupes liturgiques et d’une messe célébrée par le pape François à la basilique Saint-Pierre.

Du dimanche 17 octobre à avril 2022. Tenue, dans toutes les Églises, de la phase diocésaine. Pour la préparer, les communautés peuvent s’appuyer sur un document préparatoire envoyé par Rome début septembre.

De septembre 2022 à mars 2023. Durant cette phase continentale, dialogue autour d’un premier Instrumentum Laboris rédigé sur la base des consultations diocésaines. À son issue en sera rédigé un second.

Octobre 2023. Tenue et clôture, à Rome de la phase universelle du processus. Les participants de l’Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques étudieront alors le deuxième Instrumentum Laboris.

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