Viande, cadeaux, neige… Le guide de survie pour vos discussions sur l’écologie à Noël


Les fêtes de Noël approchent et, avec elles, les traditionnels repas de famille interminables. Ils sont souvent l’occasion de débats enflammés : “C’est en famille qu’on parle le plus de politique”, remarque la sociologue Anne Muxel. Alors que l’environnement prend désormais une place croissante dans les préoccupations des Français, comme le montre cette étude annuelle de l’Agence de la transition écologique (Ademe), l’écologie pourrait bien s’inviter à table. Alors pour éviter d’avoir un goût amer de frustration au dessert, mieux vaut s’en tenir à des arguments les plus objectifs possibles. “Plutôt qu’assener une vérité – ‘Ça c’est pas bien ! Faut pas faire comme ça !’–, il faut partager les sources de ses points de vue. Même si c’est toujours émotionnel, il y a une forme de réalité scientifique derrière tout ça, des enjeux majeurs pour la société”, conseille le psychiatre Antoine Pelissolo, auteur du livre Les émotions du dérèglement climatique (éd. Flammarion). Voici donc, pour vous y aider, quelques pistes de réponses aux réflexions qui vont peut-être fuser à table le soir du réveillon.

“Pour la viande, tu ne peux pas faire une exception ? J’ai cuisiné toute la journée !”

Si vous limitez votre consommation de viande, vous touchez-là une corde sensible. “La cuisine, c’est souvent le socle de la culture familiale”, évoque Antoine Pelissolo. Voici donc quelques chiffres à noter sur vos anti-sèches. L’alimentation pèse pour 24% de l’empreinte carbone des ménages et parmi ces 24%, deux tiers sont dus à l’agriculture, selon l’Ademe. Se soucier de ce que contient notre assiette se justifie donc. Et un plat à base de viande, comme un steak frites, émet 4,45 kg d’eqCo2, la mesure utilisée pour évaluer les émissions de divers gaz à effet de serre, contre 1,15 kg d’eqCO2 pour un plat à base de légumes, comme des lasagnes végétariennes. “Cela s’explique par la nécessité de produire des aliments, les transformer, les transporter pour pouvoir nourrir les animaux. Les impacts viennent également de l’usage des bâtiments et de la gestion des déjections des animaux. De plus, les émissions de méthane liées à la digestion des ruminants sont très importantes”, précise l’Ademe.

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“Une assiette à base de viande émet quatre fois plus de CO2 qu’une assiette sans. Et l’alimentation est un point central si on veut réduire nos émissions, moteur du réchauffement climatique.”

“Ce qu’on fait individuellement, ça ne sert à rien de toute façon…”

Votre interlocuteur n’a pas complètement tort. Mais si la réponse à la crise climatique est avant tout collective et politique, il ne faut pas pour autant croire que l’individu n’a pas son rôle à jouer. Dans une étude publiée en juin 2019, le cabinet de conseil Carbone 4 a évalué le poids de l’action individuelle par rapport à l’action collective. Les changements de comportement “significatifs” tels que devenir végétarien, privilégier le vélo, ne plus prendre l’avion, etc. permettent de réduire de 25% nos émissions de gaz à effet de serre. Si l’on ajoute des “actions d’investissement”, telles que la rénovation thermique de son logement ou le remplacement de sa voiture par un véhicule électrique, cela grimpe à 45%. “Il faut à la fois faire des actions individuelles, même si elles sont parfois symboliques, parce que cela nous met en mouvement (…) et il faut que du point de vue des pouvoirs publics, les bonnes décisions soient prises, commente le climatologue Gilles Ramstein. Des citoyens bien informés, qui font déjà ce qu’ils peuvent à leur niveau, seront plus à même de pousser sur le politique.”

Transports, alimentation, logement… Si à table, on se demande sur quel secteur agir en priorité, vous pouvez inviter vos proches à calculer leur empreinte carbone. L’outil de l’Ademe permet même de faire le test à plusieurs. Il donne ensuite des pistes pour passer d’une empreinte carbone moyenne en France de 11 tonnes de CO2 par an et par personne, à celle qu’il faudrait respecter pour suivre l’objectif des +2°C de l’accord de Paris, c’est-à-dire “entre 1,6 tonne (hypothèse basse) et 2,8 tonnes (hypothèse haute)”, selon le ministère de la Transition écologique (PDF).

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“Oui, l’action contre le changement climatique est avant tout politique et collective. Mais jusqu’à 45% des réductions nécessaires de nos émissions de gaz à effet de serre passent par des gestes individuels. On trouve ensemble lesquels ?”

“Pas de sapin, des cadeaux d’occasion… Tu n’en as pas marre de déprimer tout le monde ?”

“Aucun cadeau neuf” : telle est la consigne donnée par Marine à ses parents dans un article de L’Express. Et elle n’est pas la seule à souhaiter éviter la surconsommation à Noël. Selon une étude réalisée par Kantar en novembre, 53% des Français prévoient d’offrir un cadeau de seconde main. Le chiffre grimpe à 64% chez les jeunes de 16 à 24 ans. Car l’impact d’un objet n’est pas négligeable. Matières premières, fabrication, transport, recyclage… Nos cadeaux émettent du CO2. Quelques exemples donnés par l’Ademe : dans son cycle de vie, un smartphone engendre entre 16 et 38 kg d’eqCO2, une console de jeu vidéo 102 kg, un pull en coton 31 kg et un manteau 89 kg. En ajoutant vos émissions quotidiennes, voilà de quoi peu à peu vous éloigner du seuil à respecter pour suivre l’accord de Paris.

Quant au sapin, son impact est plus minime : “3,1 kg [d’eqCO2] pour l’arbre naturel et 8,1 kg pour l’arbre artificiel sur une base annuelle”, rapporte l’Association française des sapins de Noël naturels. Pour limiter cet impact, vous pouvez conseiller à votre interlocuteur d’être attentif aux labels (Plante bleue, MPS, Agriculture biologique) qui respectent plus l’environnement, cite Le Parisien. “Le mieux évidemment est d’investir dans un arbre en pot que vous pourrez ensuite replanter”, ajoute le quotidien.

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“Chaque objet acheté a une empreinte carbone. Ceux sous le sapin n’y échappent pas. Un smartphone, c’est jusqu’à 38 kg d’eqCO2 émis dans l’atmosphère. Si je veux réduire mes émissions, ça passe aussi par là.”

“Faut arrêter de stresser, ils vont trouver des solutions technologiques…”

Canicules, inondations, sécheresses, incendies… Difficile de ne pas “stresser” quand on lit les conséquences actuelles et futures du réchauffement climatique dans le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). Mais votre interlocuteur est un techno-optimiste, qui croit que nous pourrons continuer de consommer massivement grâce à des innovations technologiques. Avion bas-carbone, voitures électriques, méthode de capture du carbone… Plusieurs éléments permettent de douter de cette solution miracle.

>> Réchauffement climatique : la technologie suffira-t-elle à régler le problème ?

Il y a tout d’abord l’effet rebond : lorsqu’une nouvelle technologie consomme moins d’énergie, son arrivée provoque l’augmentation de son usage et donc de la consommation d’énergie. “Dans l’aérien, la mise au point de turboréacteurs plus performants et moins consommateurs a entraîné une baisse des prix, a permis le développement de l’aviation low cost et un déploiement phénoménal de ce mode de transport”, illustre par exemple l’ingénieur Philippe Bihouix.

Ensuite, si l’on espère que les énergies renouvelables seules vont résoudre le problème, jamais dans l’histoire une nouvelle source d’énergie n’en a remplacé une autre. Comme le montre le graphique ci-dessous, réalisé par le site Our World in Data, le renouvelable n’a pas remplacé le nucléaire, qui n’a pas remplacé le pétrole, qui n’a pas remplacé le charbon… Vous l’avez compris : on consomme toujours plus d’énergie et les sources s’additionnent. “Se féliciter de l’augmentation de la part du renouvelable, c’est une chose, mais si l’on ne réduit pas en même temps les énergies fossiles, ça ne marche pas”, résume l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz.

Ce graphique extrait du site Our World in Data montre que les sources d'énergie se superposent au fil du temps. (OUR WORLD IN DATA)

Ce scénario basé sur les avancées technologiques pour répondre aux enjeux climatiques a été étudié par l’Ademe dans son rapport titré “Transitions 2050”. L’Agence de la transition écologique l’a intitulé le “pari réparateur”. Mais il s’agit d’un pari “risqué”. “Ce scénario, qui refuse d’orienter la technologie et continue de développer des usages pas forcément utiles, comme le tourisme spatial, nous mène dans le mur”, pointe Fabrice Boissier, directeur général de l’Ademe. 

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“L’innovation peut aider, mais elle ne résoudra pas le problème sans passer par de la sobriété. Car souvent dans l’histoire, une technologie peu consommatrice a provoqué un sursaut d’utilisation et donc de consommation.”

“En France, on ne participe pas beaucoup au réchauffement climatique. C’est plutôt à la Chine qu’il faudrait dire tout ça !”

Aujourd’hui, selon la Banque mondiale (en anglais), les deux plus gros émetteurs au monde sont en effet la Chine (12 355 millions de tonnes d’eqCO2 en 2018) et les Etats-Unis (6 023 millions de tonnes d’eqCO2). La France, elle, a émis 423 millions de tonnes d’eqCO2 cette année-là, se classant à la 19e place. Mais ce classement est bouleversé quand on prend en compte le cumul des émissions de gaz à effet de serre depuis 1750 : les Etats-Unis passent en tête devant la Chine et la France devient le 9e plus gros pollueur historique. 

Par ailleurs, la Chine aun niveau d’émission élevé, mais ce dernier comprend les industries que les pays occidentaux ont délocalisé ces dernières décennies. Ainsi, comme on vous l’expliquait dans cet article, le smartphone qu’a peut-être votre interlocuteur dans la poche a très probablement été fabriqué en Chine. Pourtant, il a été produit pour lui, mais les gaz à effet de serre émis pendant sa fabrication sont comptabilisés là-bas. 

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“C’est vrai, à coté de la France, les émissions de gaz à effet de serre en Chine sont bien plus élevées. Mais historiquement, nous sommes parmi les pays qui ont déclenché le réchauffement climatique. Et la Chine émet aujourd’hui en partie pour fabriquer les objets que nous utilisons au quotidien.”

“Regarde il neige dehors, ça ne se réchauffe pas tellement alors !”

Oui, il fait froid depuis fin novembre, et si vous avez de la chance, vous aurez même de la neige dehors lors du repas de famille. Mais cela n’a absolument rien à voir avec le changement climatique. Votre interlocuteur ne fait ici pas la différence entre la  météo – l’étude de phénomènes ponctuels et locaux – et le climat – qui s’intéresse à des tendances plus longues dans des zones géographiques plus étendues. Et à l’échelle globale, le réchauffement est visible : la température sur la surface de la Terre était plus chaude de 1,09 °C entre 2011 et 2020 qu’elle ne l’était entre 1850 et 1900, écrit le Giec dans son dernier rapport.

Dans son rapport publié le 9 août 2021, le Giec montre une hausse de la température fulgurante depuis 1850. (CAPTURE ECRAN DU 6E RAPPORT DU GIEC)

Et si votre famille insiste, Matthieu Sorel, climatologue à Météo France, explique : “Dans le contexte de réchauffement climatiqe, la France connaît de moins en moins de vagues de froid, qui sont aussi moins intenses et moins durables.” Un chiffre pour épater la galerie : depuis l’après-guerre, on compte 46 vagues de froid en France, mais plus de la moitié d’entre elles (24) ont été observées avant 1970, ce qui signifie qu’il y a eu en vingt-neuf ans plus de vagues de froid que sur les cinquante dernières années.

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“Le réchauffement climatique ne veut pas dire qu’il ne neige plus, mais que les tendances au long terme vont changer. Quand je dis que je m’inquiète du réchauffement climatique, je parle de notre avenir sur les prochaines décennies.”

“La Terre s’en remettra, ce n’est pas la première fois qu’elle se réchauffe comme ça”

De périodes glacées à d’importants réchauffements, la Terre a en effet toujours connu des variations de son climat et s’est adaptée. Mais le bouleversement n’a jamais été aussi fulgurant. Comme le note le Giec, “la température globale à la surface de la Terre a augmenté plus vite depuis 1970 que sur n’importe quelle période de 50 ans depuis les 2 000 dernières années”.

Et l’origine de ce réchauffement, les experts l’affirment “sans équivoque”, est l’activité humaine et ses émissions de gaz à effet de serre. Plus précisément, la combustion d’énergies fossiles telles que le charbon ou le pétrole, la déforestation et la suppression des stocks de carbone que représentent les arbres ou encore le traitement des terres agricoles… Tout ceci a mené à un nouveau sommet de la concentration de CO2, principal gaz à effet de serre, en 2020, de 413,2 parties par million (ppm).

Résultat : la Terre s’est déjà réchauffé de plus de 1 °C depuis 1850. A titre de comparaison, lors d’un réchauffement qualifié de rapide à l’échelle géologique – celui du “Paleocene-Eocene Thermal Maximum” (PETM), il y a 56 millions d’années –, la température avait grimpé de 6 °C en 10 000 à 20 000 ans. Le réchauffement climatique déclenché par l’homme est donc bien plus rapide et brutal.

Ce que vous pouvez répondre à ça (en bref) :

“La Terre s’est parfois réchauffée de 6 °C. Mais ces variations du climat s’opéraient sur de très longues périodes, des dizaines de milliers d’années ou plus. Le réchauffement que nous avons déclenché est bien plus rapide et ne laissera pas forcément le temps aux écosystèmes, dont nous faisons partie, de s’adapter.”



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